13/09/2004

Post scriptum et envoi

 

Au retour de cette aventure –et précisément un mois plus tard, jour pour jour, je me dois de partager avec vous ce qui représente en quelque sorte l’épilogue de ce voyage. Ce que j’ai ramené en Belgique, ce que j’ai laissé là-bas. Je tiens tout d’abord à remercier tous ceux qui ont suivi mon parcours, post après post, me laissant une trace de leur passage, la plupart du temps par e-mail, me faisant part de leurs questionnements, de leur étonnement parfois.

 

Et tout d’abord, je tiens à démêler le vrai du faux, donner un grand coup de balai sur bien des a priori qui, je le pense, faussent la vision que nombre d’entre vous (mon entourage, et ceux qui apprenaient, il y a deux mois ou plus, que je me préparais à ce voyage) ont de l’Inde. J’ai entendu à maintes reprises des visages émerveillés qui s’exclamaient : «Tu vas nous revenir transformée», «ce voyage sera pour toi une véritable révélation», ou encore «il est impossible de quitter l’Inde comme on s’y est rendu, c’est un pays qui transforme». Peut-être vais-je décevoir, briser les rêves qui se sont dessinés en vous au départ des images que les médias ont à maintes et maintes reprises diffusées sur l’Inde. Sans doute, ce que je vais écrire n’est pas ce à quoi vous vous attendiez. Je suis restée sincère entre les lignes de ce journal de bord, il me faut l’être encore en tentant de dégager ce qui restera de ce voyage, ce que j’en garderai réellement.

 

Allez-y, jetez là sur la table tout ce que vous connaissez ou imaginez de l’Inde, sans aucune honte. Allez donc, ne soyez pas timide, déversez tout ce qui vous fait rêver, ce qui donne envie, qui chatouille tant de gens, ce qui fait qu’on rêve de «partir-là-bas-un-jour». Ce qui pousse autant de jeunes et de moins jeunes à tout laisser, du jour au lendemain, pour ne garder qu’un sac à dos et s’embarquer pour ce pays où, dirait-on, quelque chose vous change ou, plus humblement, quelque chose change en vous. Vous savez les couleurs, vous savez les danses, vous savez les sons, vous savez la musique, ah les cithares, le «om» des sages hindous, le troisième œil sur le front des femmes. On ne vous a pas caché la pauvreté. On vous a dit encore la méditation, le développement de soi, en résulte une soupe de Shiva et de mantras, de mots dont la signification reste encore un peu floue, de méditation à laquelle on mêle encore les bougies et l’odeur de l’encens, tout cela agrémenté d’odeur de paradis mystiques et de félicité.

 

Ce n’est pas cela que j’ai vu en Inde.

 

 

Certes, cela existe quelque part, on l’a encore vu l’autre jour sur telle chaîne, on n’a donc pas rêvé ! Cela se passe au moins dans certaines villes et à certains jours, je sais bien. Mais il me semble que c’est ce qui fait si bien vendre ce pays, et qui n’est pas ce que vivent quotidiennement les millions d’hommes et de femmes d’Inde, du Nord au Sud, d’Est en Ouest, de proches en lointains. On m’avait dit les sourires sur tous les visages. Et c’est bien vrai, il ne s’agissait pas d’un mensonge. Ceux qui vous accueillent sont sincèrement et profondément heureux de vous recevoir. Vous leur faites un réel honneur. L’hospitalité est reine des lieux, ou plutôt vous êtes roi. La simplicité, l’humilité des cœurs y sont désarmantes, j’irais même jusqu’à dire qu’elles vous arrachent vos armes, vos masques, le peu de choses qui vous rassurait, vous reliait à votre intimité, vous protégeait du monde d’agressions auxquelles vous avez à faire face jour après jour en Occident. Les regards qui se posent sur vous vous augmentent, vous grandissent. Vous apprenez la confiance et peut-être même, oserais-je le dire,  la transparence. Mais ne cédez pas à la fascination. Ses contours sont séduisants, il est vrai.  Mais gardez bien les yeux ouverts ou le retour au pays risque de mal se faire, je dirais même de ne pas se faire et là, gare au précipice.

 

Vous avez souvent décrit les transports en communs de nos villes comme étant un univers froid, où les yeux ne se croisent que par mégarde, et où les rares sourires qui s’y échangent entre inconnus donnent parfois lieu à des interprétations qui dérangent. On manque de place, on perd «sa bulle». En Inde,… En Inde, c’est le même univers. Ajoutez à cela l’odeur des rues avec leurs dépotoirs et leurs égouts à ciel ouvert, avec une pollution si forte qu’elle vous fait toussoter parfois. Pas un bruit dans les bus, pas une voix. Chacun dans son univers, comme vous par ici, et comme moi. Sans doute parce que les soucis, s’ils ne sont pas les mêmes que les nôtres, c’est vrai, et à une échelle parfois différente, sont pourtant là. «La lessive se fait à la main et les femmes ne le déplorent pas.» Vous avez raison. Souvenez-vous à présent de vos grand-mamans, le dos courbé sous le travail, et plus loin encore, nos aïeux qui vivaient leur tous-les-jours sans connaître d’électricité. Ma foi,… ils l’ont fait, pourtant. Rien d’extraordinaire pour eux, rien d’admirable à leurs yeux puisqu’il s’agissait de choses ordinaires, avec les moyens du bord comme on dit.

 

 Eh bien l’Inde ressemble à tout cela. Elle connaît ses biens et ses moins bien, comme la Belgique, le Brésil, la Sibérie, la Mongolie, ou l’Ouganda. Avec ses visages propres, avec ce qui fait qu’elle s’appelle Inde et non Ouganda. Tout n’y est pas rose et tout n’y est pas gris, elle est, tout simplement. Alors à la question «es-tu transformée ?», je répondrai que non. Je ne suis ni tout à fait la même, ni tout à fait différente. Je reviens avec quelque chose en plus, quelque chose à partager, quelque chose à laquelle je devrai apprendre à donner sens ici, maintenant.

 

Vous pensez que la valeur des choses n’est plus tout à fait pareille à ce qu’elle était «auparavant» et cette fois, vous avez raison. Le jus d’orange a là-bas des allures de champagne, le chocolat est devenu une friandise à déguster comme si c’était pour la première fois. Même le papier des toilettes est devenu un bien précieux... Les rues que nous sillonnions pour trouver un paquet de serviettes de papier, de mouchoirs enfin n’importe quoi, et il n’y en avait jamais, les toilettes indiennes ne disposant jamais de papier…

Enfin, je suis toujours aussi tentée par les vitrines de mode, cela l’Inde ne me l’a pas ôté, mais désormais je n’y reste pas, les prix me paraissent démesurés, «exorbitants», insultants même, je le pense souvent. Mais que faire, c’est comme la propreté des rues et des maisons, et l’on a beau me dire et me dire encore que je-suis-en-Belgique-et-non-en-Inde, «on n’y peut rien» soupirent même certains.

A-t-on vraiment le droit de s’y accoutumer ? Cela reste l’un de mes nombreux questionnements.

 

Jean, au détour d’une conversation, m’a livré une clé pour un choix qui m’était difficile. Une clé qui s’appelle la liberté de choisir sa place. Je me trouvais au milieu des abris de tôles, au milieu des bidonvilles, au milieu des villages où la misère fait mal aux yeux, et je devais comprendre que je n’étais rien pour affronter cela, que je n’avais que mes deux mains devant tout un pays à guérir. Ou me protéger les yeux… Puisque mon choix était fait depuis longtemps, il ne restait plus que l’anecdote de mon compagnon de route pour me donner de quoi recommencer à marcher. Jean expliquait à quelques-uns d’entre nous que certains de nos détracteurs (car il y en a) nous reprochent de ne pas préférer soigner la misère de chez nous et qui est, il est vrai, parfois aussi révoltante que celle qui torture autant de pays lointains, et ce même si son visage n’est pas le même. Et Jean de leur répondre :  «D’accord. Dans ce cas, nous poursuivrons notre travail humanitaire là-bas… tandis que vous, vous entamerez quelque chose ici.» Une réplique qui ne se contentait pas d’inviter les gens à s’engager eux aussi (et mettre certains dans l’embarras), mais qui signifiait la formidable liberté de se savoir fait pour un endroit, un peuple ou une famille, un hôpital peut-être, d’ici… ou de là-bas.

 

Si pour moi, révélation il y a eu au cours de ce voyage, c’est sans doute celle-ci. Je savais à présent, grâce à cette toute petite anecdote, que si je poursuis avec Jerimeri le travail que nous avions entamé, «ma» place m’est donnée par ce que je suis le plus : le mal du pays est pour moi un vrai problème, et la misère d’un «vieux» Belge me touche autant que celle d’une jeune Indienne au milieu de Mahad. Je m’engagerai donc dans un second domaine humanitaire : celui qui appelle ici, chez moi, en Belgique. Tandis que Jean ou que des millions d’autres se sentent appelés, pour leur part, à travailler… ailleurs. Mais consentir à cet appel.

 

Un tout autre univers, celui dans lequel nous avons baigné durant un mois, celui qui parfois me donnait la nausée… celui de la prière. Il a fallu le commentaire de Michel (posté récemment sur ce blog) pour que le déclic se produise. Je venais de dire l’eucharistie, celle qui me semblait si fastidieuse et pourtant, le rythme dans la voix des enfants, celle du prêtre dont je ne comprenais pas la langue, ce quelque chose qui reliait à l’infini, et vous met presque malgré vous en communion avec l’infini, tous les horizons en vous, et de par le monde. Michel répondait alors : «Tu l'as perçu, c'est une démarche qui est porteuse de l'individu. Comme pour le chapelet (avec lequel tu fais un parallèle tout à fait justifié) il permet une mise en condition du corps et de l'esprit. Certains restent au niveau du verbiage collectif (qui est déjà une forme de communion... avec les autres présents) et d'autres entrent alors dans une prière plus individuelle, le chant du rituel leur servant en quelque sorte d'onde porteuse (...)»

 

Je n’avais donc pas fait fausse route. L’onde porteuse. C’était exactement cela que je cherchais à décrire. Il m’a fallu ces mots pour préciser, peut-être, le trait, les contours de quelque chose qui se devinait en moi. J’étais si découragée de constater jour après jour, année après année, que toutes ces prières, dont les paroles, chez nous, sont pourtant si riches, si belles (n’ayons pas peur des mots), ne m’atteignaient pas, ou plutôt, ne «faisaient pas leur chemin.» Au contraire, elles m’assommaient. C’est encore une autre parcelle de liberté qui s’ouvre : écouter la résonance intérieure, c’est déjà prier un peu. Marie de Hennezel [1]a dit si souvent la qualité de présence, Gabriel Ringlet [2]celle du silence. En associant les deux à cette «forme» de prière, je dirai qu’il s’agirait d’une qualité de présence à soi, et une qualité de silence comme relation à l’autre.

 

Ce sont ces quelques «détails» qui sont venus s’accrocher à mon bagage, et qui, venant s’y ajouter, l’allègeront pourtant, ou en tout cas, m’aideront à aller de l’avant. Il me semble que tout ce qui nous touche, tout ce qui nous augmente nous oblige à un nouveau cheminement, c’est toujours un nouveau départ ; il faut les adopter, ces nouvelles interrogations, ou ce qui vient déranger les idées d’avant, tout ce qui faisait que vous étiez vous et pas quelqu’un d’autre, et qu’à présent les autres doivent adopter eux aussi. Cela peut être quelque chose de tout petit, d’infime, votre démarche n’est plus exactement la même, vos yeux ont ce petit quelque chose qui… Vous êtes peut-être le seul à le savoir. Peu importe, c’est cela qui compte; c’est aller de l’avant.

 

Il me tenait à cœur de déposer tout cela sur cette page ; le dessin n’aurait pas été achevé si je n’avais pas partagé avec vous l’esssentiel, ce qui restera de ce voyage bien après lui. N’hésitez pas à commenter, élargir le sujet, contrarier, chatouiller,… La touche «commentaires» (au bas de chaque post) est une piste qui ouvre sur le dialogue et le débat, et ce bien plus que l’e-mail. En vous remerciant d’avoir été, jour après jour, fidèles à ce récit, je vous adresse le «Namaste», celui de l’envoi cette fois, celui qui dit encore, les deux mains jointes contre le visage: « je salue le Dieu qui est en toi.»

 

 

Rendez-vous

avec l’association Jerimeri le 1er samedi du mois de mars, pour le souper indien annuel, à Huy (au profit de l’internat de Mahad).

 

Renseignements : 0484 107 862.

e-mail : jerimeri_huy@yahoo.fr

 



[1]  La mort intime, aux éditions Robert Laffont


[2]  Ma part de gravité, aux éditions  Albin Michel





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05/09/2004

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12 août

Dans le train de Goa à Bombay

 

Deux journées de pur tourisme. Ceci nous a pourtant fait tant de bien, allégé les âmes après avoir tant vu, tant entendu, tant reçu. C’est la première fois depuis le début du voyage que le soleil a brillé aussi longuement, un temps radieux ponctué de temps à autre par une colère de la mousson, juste ce qu’il faut pour qu’on se souvienne d’elle, la jalouse, puis elle s’en retourne comme était venue.

 

Si je parle du temps qu’il fait, ne serait-ce pas parce qu’il n’y a plus à dire le temps qui passe, le voyage, semble-t-il, s’est achevé en quittant Belgaum, nous avons effacé de nos yeux pour deux jours les huttes de terre et de paille, les chemins boueux au milieu des collines, les bidonvilles, leurs rues étroites, leurs amas de tôles, de planches, de bâches, les femmes accroupi devant. Eteintes, les odeurs, celles des dépotoirs au coin des rues, celle des égouts à ciel ouvert, de la crasse, de la maladie. Quelque part je m’en veux de retrouver avec autant de soulagement ce qui ressemble à ma vie d’avant. C’est comme un abandon qu’on déguise pour mieux partir, guérir plus vite. Je sais que je n’ai pas de chapeau, pas de baguette, pas de colombe et qu’il reste des millions d’êtres à sortir de là. Je ne peux pas. Nous sommes onze à marcher pour eux en Belgique, et je sais aussi que nous ne sommes pas seuls dans cet immense cortège. D’autres marchent avec nous. Et c’est très bien.

 

Mais tous ceux pour qui on se bat, pour qui on crie, pour qui on marche, pour qui on cogne, le savent-ils eux-mêmes ? Savent-ils pourquoi ? Notre travail consiste autant à les relever qu’à leur dire qu’ils en ont peut-être besoin. C’est pour cela que je reste avec mes questions d’avant, auxquelles d’autres viennent se heurter, et mes deux mains qui ne savent trop quoi dire.

 

Tous ces gens ignorent que l’univers dans lesquels ils se débattent est la cause même de leurs maladies, parce qu’il fait sale, parce qu’ils n’ont rien, mais qu’ils donnent quand même, parce qu’ils sont exploités parfois, parce qu’ils ne savent ni lire ni compter, parce que, parce que. Rien ne les surprend vraiment, eux qui n’ont jamais connu que cela, allez, vous, allez leur dire que peut-être ils se trompés d’univers, et que si nous restons de silence c’est tout autant parce que nous ne sommes rien pour faire face à cela, et que c’est encore eux qui nous donnent le plus. Allez leur dire, allez. Il y a autant à dire qu’à faire. Les sœurs de Mahad disent. Nous les aiderons à faire. Jerimeri continue sa route. S’arrêter parce qu’on a vu la montagne de travail qui reste à accomplir, oui, le faire. Si c’est pour renforcer les fondations de notre projet initial. Mais continuer.

 

Bombay approche, le train file. Nous nous arrêterons à Jeri-Meri pour quelques heures, saluer Père Barthol chez qui nous avions passé quelques jours, et puis… l’aéroport. Enfin. Le mal du pays ne m’a pas épargnée durant ce mois d’exil. J’ai hâte de me retrouver, au milieu des miens. Il me reste à découvrir que j’ai un toit, de quoi manger trois fois par jour, que ma santé est bonne, que j’ai une vie décente enfin. Et quantité de choses en apparence si insignifiantes, masquées par tout le reste, le bain chaud de mon tous-les-jours.

 

L’anniversaire d’Emilie, que nous avions fêté à Belgaum, témoigne de cette valeur accordée à ces petits trésors de rien ; nous avions emballé dans des journaux un rouleau de papier de toilette, le déodorisant qu’elle avait tant réclamé, et deux barres de chocolat. Nous avons ri ensemble, puisque nous savions qu’ici tout cela prend des allures de trésor que l’habitude ne doit gaspiller sous aucun prétexte.

 

Notre retour au pays sera fait de cela aussi.


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04/09/2004

11 août

Sur le chemin de Belgaum, nous nous étions arrêtés maintes fois chez maints frères ou amis de l’un ou de l’autre et à qui l’un ou l’autre tenait à nous présenter. Toujours, ils viennent au devant, offrent leur bienvenue comme on offre un bouquet, un bouquet de tout leur être, et puis le thé, noir ou au lait ? Les tapis jetés à terre pour que nous y prenions place Une église à visiter. Encore. J’entre sans entrer, je ne regarde pas vraiment, je les connais par cœur, ces églises, il y a overdose, mes yeux balayent rapidement. Qu’ont-elles de plus que les nôtres, sinon les guirlandes en plein été et les couleurs, on s’y assoit sur le sol, et après ?

 

Après… Je comprends pourquoi je devais passer par là. Le Père qui nous guide attire notre regard vers le chœur. Je ne rêve pas… C’est bien un chœur à l’hindoue qui se dresse là devant moi, tout d’ocre et d’ornements.  Jésus y est peint une main à hauteur de la joue, le pouce et l’index se rejoignent, le coude de l’autre bras contre la taille, la main ouverte au ciel. La position de méditation hindoue. Et le «Saint des Saints» : une pièce un peu en arrière, où repose le pain, que seul le prêtre pourra libérer lors de la célébration, c’est l’hindouisme encore. Dans cette église, des visiteurs des deux confessions (chrétienne et hindoue) se rassemblent pour prier ensemble. C’est la preuve, il me plaît de le penser, qu’il reste une place pour le dialogue interreligieux, et même avec les croyances qui ne font pas partie du cercle chrétien. Jamais je n’en avais trouvé de signe aussi clair.

 

Il y a bien des choses que j’emporterai avec moi en rentrant en Belgique. Ceci en sera.

15:05 Écrit par Anne | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

02/09/2004

8 août

 

 

Demain n’est pas venu, et cette énigme est restée irrésolue. Nous reprenons la route pour Belgaum où nous partons à la découverte des hôpitaux pour deux jours. J’ai pris froid; par respect pour les malades, je reste donc à l’extérieur des pièces. La chambre où dorment les malades du Sida, qui n’apprennent leur état de santé que lors de leur arrivée au centre hospitalier. Aucune campagne de prévention n’est assurée et le nombre de malades augmente sans cesse. Les patients ne sont traités que pour les signes extérieurs de la maladie mais n’ont pas accès à la trithérapie, celle-ci étant bien trop onéreuse.

 

Visite de la salle d’accouchement, en apparence très semblable aux nôtres. L’infirmière raconte les nombres, les statistiques, la couveuse. Au moment de quitter la pièce, je remarque des bocaux posés sur une étagère, enfermant en liquide brunâtre. Je m’approche et m’allonge. La nausée. Ce sont des fœtus qui se trouvent là, baignant dans du formol. Entendant mon exclamation, mes compagnons me rejoignent et découvrent à leur tour le contenu des bocaux. L’infirmière explique. Ce sont des fœtus à différents stades de leur formation. Le fruit d’avortements, de fausses couches, à la vue des femmes qui sont de passage dans cette salle, mais qui ne savent rien de l’évolution de l’enfant dans leurs entrailles. Aucune ne réalise la nature de ces choses aux formes grossières qui se trouvent là devant elles, et qui semblent les regarder l’air un peu absent.

 

Les avortements sont chose courante en Inde. On préfère les garçons, puisque leur mariage ne demande pas de dot, et qu’ils assurent la continuité du nom des leurs. Certaines affiches sont épinglées dans l’hôpital, dénonçant ces pratiques et interdisant la révélation du sexe de l’enfant avant sa naissance.

 

Avant de poser ma plume, je tiens à relater la dernière soirée passée à Karadi, que j’avais oubliée à force du temps qui passe trop vite, à force de quoi, à force d’à force. Si le nombre d’eucharisties m’a semblé si pesant durant ce voyage, il en est une qui, j’espère, ne se laissera pas effacer. En langue, Kanada à nouveau, elle avait été donnée au centre du village que nous venions de visiter, au milieu des maisons de terre et de paille, et des bovins et des chiens, et des gosses qui gambadent et ne tiennent pas en place. Les prêtres avaient aménagé un autel sous les lampes de l’une des habitations, lumière qui ne laissait à chacun que de quoi deviner le visage des autres, eux les villageois, assis sur le sol tout autour, les femmes en saris, les hommes dans leur linge blanc, enveloppés de silence, des centaines d’yeux tournés vers la petite table blanche.

 

Derrière l’autel, la maison. On en devine les pièces, étroites et sombres, poussiéreuses. Je distingue un enfant qui mange, assis en tailleur sur le sol, il puise dans le plat, les doigts mènent à la bouche puis au plat encore. La voix du prêtre que je ne comprends pas, et pourtant ce soir je l’écoute, j’écoute son rythme, les chuchotements des gosses parfois, la vache derrière, qui souffle, qui souffle, un chien qui aboie, les grillons.

 

Au terme de la célébration, nous sommes conviés au repas de l’un des habitants du village. Il s’agit, comme les autres, d’une demeure étroite et sombre, on dort et on mange aux côtés des vaches et des poussins. Nous avons du mal à respirer mais allez, cela passera. Assis sur le sol, serrés contre le voisin serré à son voisin, à notre tour nous puisons dans le plat, les doigts à la bouche puis au plat encore. Comme de coutume, nous ne verrons notre hôte qu’au terme du repas, qui s’achève par un chant. Alors au son des voix, tout le village semble s’être rassemblé devant l’entrée et nous écoute avec les yeux, nous regardent de toute oreille. Père Francky nous dira encore, le lendemain, tout le bonheur de ces gens qui nous ont accueillis dans la chaleur de leur chez eux; ils donnent le meilleur d’eux, le meilleur. Qui sommes-nous pour recevoir autant ?

 

Nous venions pour donner mais c’est nous qui recevons et dans nos pays frileux, nous n’avions pas mieux appris à recevoir qu’à donner.


10:34 Écrit par Anne | Lien permanent | Commentaires (1) |  Facebook |

01/09/2004

5 août

Une chose m’a surprise ici, et dont je n’ai touché mot hier. Les prêtres nous avaient conviés à la messe du soir, et bien que nous ne comprenions pas la langue, nous avions tout de même accepté de nous y rendre, par sympathie pour la communauté avec laquelle nous allions partager quelques-unes de nos journées. Comme de coutume, les enfants nous avaient pris chacun par la main, nous guidant à l’intérieur de la chapelle. Celle-ci avait l’autel pour seul mobilier, les enfants prenant place assis sur le sol. Je n’ai noté que plus tard la séparation entre filles et garçons. Quant aux prêtres, ils sont restés en arrière, de telle sorte que les enfants leur tournaient le dos.

 

Un garçon, tenant un livre entre ses doigts, a entamé la prière. Quelques paroles, et le reste de l’assemblée a poursuivi, jusqu’à ce que l’enfant au livre prononce d’autres paroles et que ses compagnons répondent à nouveau, et encore, et encore. Le tout se disait sur un ton égal, dépourvu de toute expression, d’une cadence vive, presque machinale, petits automates qui récitent leur leçon, le chapelet entre leurs doigts, chapelet ponctué par les changement de posture, à genoux, puis debout, et à genoux encore.

 

Les prêtres ne sont pas intervenus de cette interminable déclamation, comme si cette assemblée de bambins se rassemblait par sa seule initiative, d’une seule voix, d’un cœur, d’un seul, et comme si les adultes n’existaient pas; un village d’enfants seuls, peut-être.

 

Comment des enfants de cet âge (le plus âgé devait l’être de dix ans tout au plus) peuvent-ils se ranger à cette étrange symphonie, jeter autant de paroles aussi docilement, la ferveur n’étant perceptible qu’à la présence du chapelet dans leurs petites mains, à leurs genoux sur le sol ? Savent-ils seulement le sens de ces paroles ? A vingt-quatre ans et autant de bénitiers, je ne les sais pas encore. Des enfants… qui aurait pu leur…

 

Pourtant, cette récitation avait ce quelque chose qui impressionne et relie à l’infini, quelque chose qui s’étale en vous, qui prend toute sa place malgré vous, quelque chose d’immense, qui vous précède en vous-même, qui vous glisse en communion avec chaque être vivant, chaque plante, chaque oiseau de toutes les rives, de tous les ailleurs. Mes yeux fermés au milieu de cet orchestre que j’avais cru être formé de musiciens asservis, j’ai été portée par lui. Serait-ce donc cela qui pousse les gens à faire des enfants ? Serait-ce parce que les enfants des autres les ont portés un jour ?

 

Les prêtres se sont avancés jusqu’à l’autel, l’eucharistie allait commencer.

 

Ainsi tout ceci se déroule chaque soir pour tous ces bambins. Je fais part de mon étonnement au jeune père qui les accompagne. Il me sourit, me dit qu’il m’expliquera,… «demain…»


23:40 Écrit par Anne | Lien permanent | Commentaires (1) |  Facebook |

4 août

 

Après le voyage de nuit qui devait nous mener à la demeure de l’évêque local, un autre quai, celui de Belgaum. Des centaines d’hommes, de femmes, d’enfants attendent, assis sur le quai, couchés parfois, souvent à même le sol. Beaucoup attendent aussi sur les rails lorsque  la foule est trop dense; j’apprendrai plus tard que beaucoup d’accidents surviennent pour cette raison.

 

Un bref trajet en voiture, et l’évêque nous reçoit chez lui. Il est grand, il est maigre, ses traits sont durs, comme son regard et j’ai du mal à fixer ses yeux. Il demande à chacun d’entre nous sa profession. A chaque réponse, il acquiesce puis commente. Il y a toujours quelque chose à dire, quelque chose à voir dans la région. Au «graphic designer» que je suis, il ne fera qu’un hochement de tête. Je précise : «like a drawer»; peut-être ne connaissait-il pas l’appellation de ma profession. «Dessin», tout le monde sait. Mais rien n’y fait; un artiste ne sert pas à grand chose, il est vrai. Il crée de la beauté, ce qui ne fait pas «tourner» le monde. Je le dis en riant, mais l’homme se plonge dans son assiette sans un sourire. C’est Jean qui poursuivra : «La beauté ne sert peut-être pas, mais c’est elle qui sauvera le monde.» Je souris, il m’a remise debout.

 

Le programme de ces quelques jours se dessine. L’évêque nous envoie dans un internat de campagne, à Karadi, semblable à celui de Mahad, au milieu des villages et des huttes de terre. Six heures de route et nous traversons, à nouveau, les paysages de campagne où temples hindous et saris des passantes rivalisent de couleurs. Dans cette partie du pays, le décor est moins verdoyant. La végétation découvre une terre rouge d’être trop brune, c’est que la pluie s’y fait moins tenace, la verdure livre sa bataille pour rester en vie. Enfin, l’internat. Il abrite une cinquantaine de bambins originaires des villages alentour, qui ne rencontrent leurs familles que deux ou trois fois par an.

 

Nous logerons dans la bâtisse réservée aux filles. Quelques-unes nous ont accompagnés jusqu’aux pièces que nous occuperons la nuit. Curieuses, elles restent à l’écart, se cachent puis réapparaissent, elles piaillent, elles plaisantent, et d’un geste nous les invitons à se joindre à nous tandis que nous nous installons dans cette chambre de fortune. Elles nous parlent ni l’hindi ni le marati, mais apprennent l’anglais: dès lors, aucune solution n’est encore possible par les quelques mots d’hindi ou de marati que nous avions retenus du séjour à Mahad. La langue d’ici s’appelle le «Kanada», il nous faudra nous exprimer par gestes et par regards, ce qui s’avère n’être pas insurmontable, même si les conversations ne se limiteront qu’à des faits ponctuels, invitation au jeu ou au partage du repas. Avec l’aide de leur professeur, nous parvenons tout de même à leur apprendre notre Petite Gayolle nationale, en inscrivant phonétiquement les paroles sur le tableau.

 

Puis, la nuit. Les nattes ou les matelas, jetés sur le sol, les lézards qui rampent sur les murs, la sauterelle dans mon sac de voyage, le cloporte dans mon cou, j’arrache mon chandail, le serpent mort sur le bord de la route, «et prenez garde, les scorpions piquent fréquemment.»

Les démangeaisons toute la nuit durant. Les deux gamins mordus par le chien.

 

Ce matin, la visite de l’un des villages. De porte en porte. Ici elles sont toujours ouvertes, chacun connaît le prénom de chacune, et des familles entières vivent dans la même demeure, demeure et de terre et de paille et de bois. Pas de home ni de masque, on partage et le grave et le doux, cheveux gris et cheveux noirs s’entremêlent dans une danse où chacun tient une place que personne ne prendra. Nous partageons leur repas, assis en tailleur autour des plats, que nous visitons de nos doigts malhabiles. Chacun ici se nourrit de sa récolte. Le travail est de taille; les vaches conduisent les charrues, morceaux de bois attachés l’un à l’autre, la roue tourne lentement, j’ai mal pour ces bêtes, si maigres, si maigres, qui donnent tout d’elles-mêmes pour le travail des hommes. Comme elles se tordent sous le bois qui repose sur leur nuque; leur démarche, le fouet du conducteur. Quelques pas dans les champs. Une main se tend vers moi, c’est une poignée d’haricots, les premiers cette année.

 

Ah, l’espace tout autour; je crois bien qu’il ne finit pas.

Là, tout au bout,… chez moi.


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