13/09/2004

Post scriptum et envoi

 

Au retour de cette aventure –et précisément un mois plus tard, jour pour jour, je me dois de partager avec vous ce qui représente en quelque sorte l’épilogue de ce voyage. Ce que j’ai ramené en Belgique, ce que j’ai laissé là-bas. Je tiens tout d’abord à remercier tous ceux qui ont suivi mon parcours, post après post, me laissant une trace de leur passage, la plupart du temps par e-mail, me faisant part de leurs questionnements, de leur étonnement parfois.

 

Et tout d’abord, je tiens à démêler le vrai du faux, donner un grand coup de balai sur bien des a priori qui, je le pense, faussent la vision que nombre d’entre vous (mon entourage, et ceux qui apprenaient, il y a deux mois ou plus, que je me préparais à ce voyage) ont de l’Inde. J’ai entendu à maintes reprises des visages émerveillés qui s’exclamaient : «Tu vas nous revenir transformée», «ce voyage sera pour toi une véritable révélation», ou encore «il est impossible de quitter l’Inde comme on s’y est rendu, c’est un pays qui transforme». Peut-être vais-je décevoir, briser les rêves qui se sont dessinés en vous au départ des images que les médias ont à maintes et maintes reprises diffusées sur l’Inde. Sans doute, ce que je vais écrire n’est pas ce à quoi vous vous attendiez. Je suis restée sincère entre les lignes de ce journal de bord, il me faut l’être encore en tentant de dégager ce qui restera de ce voyage, ce que j’en garderai réellement.

 

Allez-y, jetez là sur la table tout ce que vous connaissez ou imaginez de l’Inde, sans aucune honte. Allez donc, ne soyez pas timide, déversez tout ce qui vous fait rêver, ce qui donne envie, qui chatouille tant de gens, ce qui fait qu’on rêve de «partir-là-bas-un-jour». Ce qui pousse autant de jeunes et de moins jeunes à tout laisser, du jour au lendemain, pour ne garder qu’un sac à dos et s’embarquer pour ce pays où, dirait-on, quelque chose vous change ou, plus humblement, quelque chose change en vous. Vous savez les couleurs, vous savez les danses, vous savez les sons, vous savez la musique, ah les cithares, le «om» des sages hindous, le troisième œil sur le front des femmes. On ne vous a pas caché la pauvreté. On vous a dit encore la méditation, le développement de soi, en résulte une soupe de Shiva et de mantras, de mots dont la signification reste encore un peu floue, de méditation à laquelle on mêle encore les bougies et l’odeur de l’encens, tout cela agrémenté d’odeur de paradis mystiques et de félicité.

 

Ce n’est pas cela que j’ai vu en Inde.

 

 

Certes, cela existe quelque part, on l’a encore vu l’autre jour sur telle chaîne, on n’a donc pas rêvé ! Cela se passe au moins dans certaines villes et à certains jours, je sais bien. Mais il me semble que c’est ce qui fait si bien vendre ce pays, et qui n’est pas ce que vivent quotidiennement les millions d’hommes et de femmes d’Inde, du Nord au Sud, d’Est en Ouest, de proches en lointains. On m’avait dit les sourires sur tous les visages. Et c’est bien vrai, il ne s’agissait pas d’un mensonge. Ceux qui vous accueillent sont sincèrement et profondément heureux de vous recevoir. Vous leur faites un réel honneur. L’hospitalité est reine des lieux, ou plutôt vous êtes roi. La simplicité, l’humilité des cœurs y sont désarmantes, j’irais même jusqu’à dire qu’elles vous arrachent vos armes, vos masques, le peu de choses qui vous rassurait, vous reliait à votre intimité, vous protégeait du monde d’agressions auxquelles vous avez à faire face jour après jour en Occident. Les regards qui se posent sur vous vous augmentent, vous grandissent. Vous apprenez la confiance et peut-être même, oserais-je le dire,  la transparence. Mais ne cédez pas à la fascination. Ses contours sont séduisants, il est vrai.  Mais gardez bien les yeux ouverts ou le retour au pays risque de mal se faire, je dirais même de ne pas se faire et là, gare au précipice.

 

Vous avez souvent décrit les transports en communs de nos villes comme étant un univers froid, où les yeux ne se croisent que par mégarde, et où les rares sourires qui s’y échangent entre inconnus donnent parfois lieu à des interprétations qui dérangent. On manque de place, on perd «sa bulle». En Inde,… En Inde, c’est le même univers. Ajoutez à cela l’odeur des rues avec leurs dépotoirs et leurs égouts à ciel ouvert, avec une pollution si forte qu’elle vous fait toussoter parfois. Pas un bruit dans les bus, pas une voix. Chacun dans son univers, comme vous par ici, et comme moi. Sans doute parce que les soucis, s’ils ne sont pas les mêmes que les nôtres, c’est vrai, et à une échelle parfois différente, sont pourtant là. «La lessive se fait à la main et les femmes ne le déplorent pas.» Vous avez raison. Souvenez-vous à présent de vos grand-mamans, le dos courbé sous le travail, et plus loin encore, nos aïeux qui vivaient leur tous-les-jours sans connaître d’électricité. Ma foi,… ils l’ont fait, pourtant. Rien d’extraordinaire pour eux, rien d’admirable à leurs yeux puisqu’il s’agissait de choses ordinaires, avec les moyens du bord comme on dit.

 

 Eh bien l’Inde ressemble à tout cela. Elle connaît ses biens et ses moins bien, comme la Belgique, le Brésil, la Sibérie, la Mongolie, ou l’Ouganda. Avec ses visages propres, avec ce qui fait qu’elle s’appelle Inde et non Ouganda. Tout n’y est pas rose et tout n’y est pas gris, elle est, tout simplement. Alors à la question «es-tu transformée ?», je répondrai que non. Je ne suis ni tout à fait la même, ni tout à fait différente. Je reviens avec quelque chose en plus, quelque chose à partager, quelque chose à laquelle je devrai apprendre à donner sens ici, maintenant.

 

Vous pensez que la valeur des choses n’est plus tout à fait pareille à ce qu’elle était «auparavant» et cette fois, vous avez raison. Le jus d’orange a là-bas des allures de champagne, le chocolat est devenu une friandise à déguster comme si c’était pour la première fois. Même le papier des toilettes est devenu un bien précieux... Les rues que nous sillonnions pour trouver un paquet de serviettes de papier, de mouchoirs enfin n’importe quoi, et il n’y en avait jamais, les toilettes indiennes ne disposant jamais de papier…

Enfin, je suis toujours aussi tentée par les vitrines de mode, cela l’Inde ne me l’a pas ôté, mais désormais je n’y reste pas, les prix me paraissent démesurés, «exorbitants», insultants même, je le pense souvent. Mais que faire, c’est comme la propreté des rues et des maisons, et l’on a beau me dire et me dire encore que je-suis-en-Belgique-et-non-en-Inde, «on n’y peut rien» soupirent même certains.

A-t-on vraiment le droit de s’y accoutumer ? Cela reste l’un de mes nombreux questionnements.

 

Jean, au détour d’une conversation, m’a livré une clé pour un choix qui m’était difficile. Une clé qui s’appelle la liberté de choisir sa place. Je me trouvais au milieu des abris de tôles, au milieu des bidonvilles, au milieu des villages où la misère fait mal aux yeux, et je devais comprendre que je n’étais rien pour affronter cela, que je n’avais que mes deux mains devant tout un pays à guérir. Ou me protéger les yeux… Puisque mon choix était fait depuis longtemps, il ne restait plus que l’anecdote de mon compagnon de route pour me donner de quoi recommencer à marcher. Jean expliquait à quelques-uns d’entre nous que certains de nos détracteurs (car il y en a) nous reprochent de ne pas préférer soigner la misère de chez nous et qui est, il est vrai, parfois aussi révoltante que celle qui torture autant de pays lointains, et ce même si son visage n’est pas le même. Et Jean de leur répondre :  «D’accord. Dans ce cas, nous poursuivrons notre travail humanitaire là-bas… tandis que vous, vous entamerez quelque chose ici.» Une réplique qui ne se contentait pas d’inviter les gens à s’engager eux aussi (et mettre certains dans l’embarras), mais qui signifiait la formidable liberté de se savoir fait pour un endroit, un peuple ou une famille, un hôpital peut-être, d’ici… ou de là-bas.

 

Si pour moi, révélation il y a eu au cours de ce voyage, c’est sans doute celle-ci. Je savais à présent, grâce à cette toute petite anecdote, que si je poursuis avec Jerimeri le travail que nous avions entamé, «ma» place m’est donnée par ce que je suis le plus : le mal du pays est pour moi un vrai problème, et la misère d’un «vieux» Belge me touche autant que celle d’une jeune Indienne au milieu de Mahad. Je m’engagerai donc dans un second domaine humanitaire : celui qui appelle ici, chez moi, en Belgique. Tandis que Jean ou que des millions d’autres se sentent appelés, pour leur part, à travailler… ailleurs. Mais consentir à cet appel.

 

Un tout autre univers, celui dans lequel nous avons baigné durant un mois, celui qui parfois me donnait la nausée… celui de la prière. Il a fallu le commentaire de Michel (posté récemment sur ce blog) pour que le déclic se produise. Je venais de dire l’eucharistie, celle qui me semblait si fastidieuse et pourtant, le rythme dans la voix des enfants, celle du prêtre dont je ne comprenais pas la langue, ce quelque chose qui reliait à l’infini, et vous met presque malgré vous en communion avec l’infini, tous les horizons en vous, et de par le monde. Michel répondait alors : «Tu l'as perçu, c'est une démarche qui est porteuse de l'individu. Comme pour le chapelet (avec lequel tu fais un parallèle tout à fait justifié) il permet une mise en condition du corps et de l'esprit. Certains restent au niveau du verbiage collectif (qui est déjà une forme de communion... avec les autres présents) et d'autres entrent alors dans une prière plus individuelle, le chant du rituel leur servant en quelque sorte d'onde porteuse (...)»

 

Je n’avais donc pas fait fausse route. L’onde porteuse. C’était exactement cela que je cherchais à décrire. Il m’a fallu ces mots pour préciser, peut-être, le trait, les contours de quelque chose qui se devinait en moi. J’étais si découragée de constater jour après jour, année après année, que toutes ces prières, dont les paroles, chez nous, sont pourtant si riches, si belles (n’ayons pas peur des mots), ne m’atteignaient pas, ou plutôt, ne «faisaient pas leur chemin.» Au contraire, elles m’assommaient. C’est encore une autre parcelle de liberté qui s’ouvre : écouter la résonance intérieure, c’est déjà prier un peu. Marie de Hennezel [1]a dit si souvent la qualité de présence, Gabriel Ringlet [2]celle du silence. En associant les deux à cette «forme» de prière, je dirai qu’il s’agirait d’une qualité de présence à soi, et une qualité de silence comme relation à l’autre.

 

Ce sont ces quelques «détails» qui sont venus s’accrocher à mon bagage, et qui, venant s’y ajouter, l’allègeront pourtant, ou en tout cas, m’aideront à aller de l’avant. Il me semble que tout ce qui nous touche, tout ce qui nous augmente nous oblige à un nouveau cheminement, c’est toujours un nouveau départ ; il faut les adopter, ces nouvelles interrogations, ou ce qui vient déranger les idées d’avant, tout ce qui faisait que vous étiez vous et pas quelqu’un d’autre, et qu’à présent les autres doivent adopter eux aussi. Cela peut être quelque chose de tout petit, d’infime, votre démarche n’est plus exactement la même, vos yeux ont ce petit quelque chose qui… Vous êtes peut-être le seul à le savoir. Peu importe, c’est cela qui compte; c’est aller de l’avant.

 

Il me tenait à cœur de déposer tout cela sur cette page ; le dessin n’aurait pas été achevé si je n’avais pas partagé avec vous l’esssentiel, ce qui restera de ce voyage bien après lui. N’hésitez pas à commenter, élargir le sujet, contrarier, chatouiller,… La touche «commentaires» (au bas de chaque post) est une piste qui ouvre sur le dialogue et le débat, et ce bien plus que l’e-mail. En vous remerciant d’avoir été, jour après jour, fidèles à ce récit, je vous adresse le «Namaste», celui de l’envoi cette fois, celui qui dit encore, les deux mains jointes contre le visage: « je salue le Dieu qui est en toi.»

 

 

Rendez-vous

avec l’association Jerimeri le 1er samedi du mois de mars, pour le souper indien annuel, à Huy (au profit de l’internat de Mahad).

 

Renseignements : 0484 107 862.

e-mail : jerimeri_huy@yahoo.fr

 



[1]  La mort intime, aux éditions Robert Laffont


[2]  Ma part de gravité, aux éditions  Albin Michel





13:43 Écrit par Anne | Lien permanent | Commentaires (4) |  Facebook |

Commentaires

24 ans et toujours un enfant... Eh bien, Anne, je pense que tu vas devoir modifier le sous-titres de ton blog (je parle de l'autre) car s'il m'apparaît bien une chose, c'est que voilà des paroles pleines d'une maturité qui n'a rien d'infantile, ni d'enfantin.
Non, tu n'as pas oublié de grandir !

"Il nous faut vivre où nous avons été planté", nous dis-tu. Non sans se soucier de ce qui se passe dans le monde... c'est évident... mais en commençant par regarder autour de soi... quand ce n'est pas d'abord en soi !

Pour y puiser la lumière qui éclaire, y ressentir l'onde porteuse qui met en vibration. Tenter d'être en résonance avec son milieu... voir dans l'autre, dans les autres, le dieu qui y habite. J'aime cette idée que je partage.

Eh bien soit alors... qu'il en soit ainsi... continuons d'échanger sur le net et dans la vie courante (ah... la vie "courante"... tu nous as tout de même dit que la vie ici et là-bas, aussi trépidente qu'elle soit en Inde, avait des goûts différents, un rythme différent...). C'est bon tout de même le dépaysement qui fait que, quand on revient, on re-choisit ce que l'on estime important et on se libère des "encombrants".
N'est-on pas finalement encombré par beaucoup de choses inutiles ?

"La liberté de choisir sa place", c'est aussi entendre sa vocation, y répondre...
Certains l'entendent comme un appel à partir : "Mets toi en route, suis-moi". D'autres, pour suivre cet appel restent et assument la loi du prochain, celui dont on se fait prochelà où l'on habite. D'autres enfin, partent... au dedans d'eux-mêmes, sans pour autant se dissocier de leur entourage, mais pour mieux les rejoindre tous... assez bizarrement !

Tu termines par un rendez-vous, le 5 mars 2005... Qui sait combien nous pourrions être, qui avons lu tes lignes, au fil de tes posts. Mais tu le proposais, d'ici là, les pages du site sont autant de rendez-vous possibles. Place donc à d'autres réactions.

Écrit par : MB | 14/09/2004

Re-choisir notre "essentiel" c'est bien vrai et c'est, au final, ceci que j'ai le plus «(ap)pris» de ce voyage au pays d'ailleurs: on ne part pas en Inde pour apprendre; mais bien pour dés-apprendre... :-)

Écrit par : Ptitanne | 14/09/2004

Merci... De nous avoir donné ce voyage, cette parcelle d'immensité à travers ces lignes...Tu n'es sûrement pas changée mais simplement porteuse d'une lumière supplémentaire, d'une aura nouvelle... la démesure, la beauté et le sordide de l'Asie te collent au coeur pour le reste de ta vie... et chacun de nous doit cheminer avec ses acquits, en tirer l'essentiel pour grandir dans le respect et la tolérance... puisse cette aventure t'avoir donné le bagage qui fera de toi une femme extraordinaire...A bientôt petite Anne...

Écrit par : Neige | 19/09/2004

Je ne découvre ce voyage et ce journal qu'aujourd'hui. Faut le faire...

Je t'embrasse...

Écrit par : Cri | 27/10/2004

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