05/09/2004

12 août

Dans le train de Goa à Bombay

 

Deux journées de pur tourisme. Ceci nous a pourtant fait tant de bien, allégé les âmes après avoir tant vu, tant entendu, tant reçu. C’est la première fois depuis le début du voyage que le soleil a brillé aussi longuement, un temps radieux ponctué de temps à autre par une colère de la mousson, juste ce qu’il faut pour qu’on se souvienne d’elle, la jalouse, puis elle s’en retourne comme était venue.

 

Si je parle du temps qu’il fait, ne serait-ce pas parce qu’il n’y a plus à dire le temps qui passe, le voyage, semble-t-il, s’est achevé en quittant Belgaum, nous avons effacé de nos yeux pour deux jours les huttes de terre et de paille, les chemins boueux au milieu des collines, les bidonvilles, leurs rues étroites, leurs amas de tôles, de planches, de bâches, les femmes accroupi devant. Eteintes, les odeurs, celles des dépotoirs au coin des rues, celle des égouts à ciel ouvert, de la crasse, de la maladie. Quelque part je m’en veux de retrouver avec autant de soulagement ce qui ressemble à ma vie d’avant. C’est comme un abandon qu’on déguise pour mieux partir, guérir plus vite. Je sais que je n’ai pas de chapeau, pas de baguette, pas de colombe et qu’il reste des millions d’êtres à sortir de là. Je ne peux pas. Nous sommes onze à marcher pour eux en Belgique, et je sais aussi que nous ne sommes pas seuls dans cet immense cortège. D’autres marchent avec nous. Et c’est très bien.

 

Mais tous ceux pour qui on se bat, pour qui on crie, pour qui on marche, pour qui on cogne, le savent-ils eux-mêmes ? Savent-ils pourquoi ? Notre travail consiste autant à les relever qu’à leur dire qu’ils en ont peut-être besoin. C’est pour cela que je reste avec mes questions d’avant, auxquelles d’autres viennent se heurter, et mes deux mains qui ne savent trop quoi dire.

 

Tous ces gens ignorent que l’univers dans lesquels ils se débattent est la cause même de leurs maladies, parce qu’il fait sale, parce qu’ils n’ont rien, mais qu’ils donnent quand même, parce qu’ils sont exploités parfois, parce qu’ils ne savent ni lire ni compter, parce que, parce que. Rien ne les surprend vraiment, eux qui n’ont jamais connu que cela, allez, vous, allez leur dire que peut-être ils se trompés d’univers, et que si nous restons de silence c’est tout autant parce que nous ne sommes rien pour faire face à cela, et que c’est encore eux qui nous donnent le plus. Allez leur dire, allez. Il y a autant à dire qu’à faire. Les sœurs de Mahad disent. Nous les aiderons à faire. Jerimeri continue sa route. S’arrêter parce qu’on a vu la montagne de travail qui reste à accomplir, oui, le faire. Si c’est pour renforcer les fondations de notre projet initial. Mais continuer.

 

Bombay approche, le train file. Nous nous arrêterons à Jeri-Meri pour quelques heures, saluer Père Barthol chez qui nous avions passé quelques jours, et puis… l’aéroport. Enfin. Le mal du pays ne m’a pas épargnée durant ce mois d’exil. J’ai hâte de me retrouver, au milieu des miens. Il me reste à découvrir que j’ai un toit, de quoi manger trois fois par jour, que ma santé est bonne, que j’ai une vie décente enfin. Et quantité de choses en apparence si insignifiantes, masquées par tout le reste, le bain chaud de mon tous-les-jours.

 

L’anniversaire d’Emilie, que nous avions fêté à Belgaum, témoigne de cette valeur accordée à ces petits trésors de rien ; nous avions emballé dans des journaux un rouleau de papier de toilette, le déodorisant qu’elle avait tant réclamé, et deux barres de chocolat. Nous avons ri ensemble, puisque nous savions qu’ici tout cela prend des allures de trésor que l’habitude ne doit gaspiller sous aucun prétexte.

 

Notre retour au pays sera fait de cela aussi.


00:54 Écrit par Anne | Lien permanent | Commentaires (1) |  Facebook |

Commentaires

Connais-tu les "Fourmis" de Bernard Werber ? le romancier français décrit avec merveille ce petit monde grouillant qui est beau et cruel à la fois... les individus (numérotés - nous sommes tous des numéros...) ignorants la signification de cette bande noire ceinturant leur terrain de vie et n'ayant aucune compréhensdion de ces gros doigts roses leur tombant du ciel et écrasant parfois l'une ou l'autre d'entre elles.

Cette lecture philosophique revient régulièrement à mon esprit que je lis -ou que je vis- des rencontres comme tu en décris. Nous sommes sans doute bien peu de choses... tout en étant chacun "le centre de notre univers", notre seul et unique point de vue sur le monde".
Mais de partager la vision d'autres sur la vie, étant donné leur contexte d'enracinement tellement différent du nôtre, cela relativise certaines choses : la joie de posséder un rouleau de papier de toilette, deux barres de chocolat, un déo..., dis-tu !
Plus de questions que de réponses, finalement, ce voyage !

Écrit par : MB | 06/09/2004

Les commentaires sont fermés.