02/09/2004

8 août

 

 

Demain n’est pas venu, et cette énigme est restée irrésolue. Nous reprenons la route pour Belgaum où nous partons à la découverte des hôpitaux pour deux jours. J’ai pris froid; par respect pour les malades, je reste donc à l’extérieur des pièces. La chambre où dorment les malades du Sida, qui n’apprennent leur état de santé que lors de leur arrivée au centre hospitalier. Aucune campagne de prévention n’est assurée et le nombre de malades augmente sans cesse. Les patients ne sont traités que pour les signes extérieurs de la maladie mais n’ont pas accès à la trithérapie, celle-ci étant bien trop onéreuse.

 

Visite de la salle d’accouchement, en apparence très semblable aux nôtres. L’infirmière raconte les nombres, les statistiques, la couveuse. Au moment de quitter la pièce, je remarque des bocaux posés sur une étagère, enfermant en liquide brunâtre. Je m’approche et m’allonge. La nausée. Ce sont des fœtus qui se trouvent là, baignant dans du formol. Entendant mon exclamation, mes compagnons me rejoignent et découvrent à leur tour le contenu des bocaux. L’infirmière explique. Ce sont des fœtus à différents stades de leur formation. Le fruit d’avortements, de fausses couches, à la vue des femmes qui sont de passage dans cette salle, mais qui ne savent rien de l’évolution de l’enfant dans leurs entrailles. Aucune ne réalise la nature de ces choses aux formes grossières qui se trouvent là devant elles, et qui semblent les regarder l’air un peu absent.

 

Les avortements sont chose courante en Inde. On préfère les garçons, puisque leur mariage ne demande pas de dot, et qu’ils assurent la continuité du nom des leurs. Certaines affiches sont épinglées dans l’hôpital, dénonçant ces pratiques et interdisant la révélation du sexe de l’enfant avant sa naissance.

 

Avant de poser ma plume, je tiens à relater la dernière soirée passée à Karadi, que j’avais oubliée à force du temps qui passe trop vite, à force de quoi, à force d’à force. Si le nombre d’eucharisties m’a semblé si pesant durant ce voyage, il en est une qui, j’espère, ne se laissera pas effacer. En langue, Kanada à nouveau, elle avait été donnée au centre du village que nous venions de visiter, au milieu des maisons de terre et de paille, et des bovins et des chiens, et des gosses qui gambadent et ne tiennent pas en place. Les prêtres avaient aménagé un autel sous les lampes de l’une des habitations, lumière qui ne laissait à chacun que de quoi deviner le visage des autres, eux les villageois, assis sur le sol tout autour, les femmes en saris, les hommes dans leur linge blanc, enveloppés de silence, des centaines d’yeux tournés vers la petite table blanche.

 

Derrière l’autel, la maison. On en devine les pièces, étroites et sombres, poussiéreuses. Je distingue un enfant qui mange, assis en tailleur sur le sol, il puise dans le plat, les doigts mènent à la bouche puis au plat encore. La voix du prêtre que je ne comprends pas, et pourtant ce soir je l’écoute, j’écoute son rythme, les chuchotements des gosses parfois, la vache derrière, qui souffle, qui souffle, un chien qui aboie, les grillons.

 

Au terme de la célébration, nous sommes conviés au repas de l’un des habitants du village. Il s’agit, comme les autres, d’une demeure étroite et sombre, on dort et on mange aux côtés des vaches et des poussins. Nous avons du mal à respirer mais allez, cela passera. Assis sur le sol, serrés contre le voisin serré à son voisin, à notre tour nous puisons dans le plat, les doigts à la bouche puis au plat encore. Comme de coutume, nous ne verrons notre hôte qu’au terme du repas, qui s’achève par un chant. Alors au son des voix, tout le village semble s’être rassemblé devant l’entrée et nous écoute avec les yeux, nous regardent de toute oreille. Père Francky nous dira encore, le lendemain, tout le bonheur de ces gens qui nous ont accueillis dans la chaleur de leur chez eux; ils donnent le meilleur d’eux, le meilleur. Qui sommes-nous pour recevoir autant ?

 

Nous venions pour donner mais c’est nous qui recevons et dans nos pays frileux, nous n’avions pas mieux appris à recevoir qu’à donner.


10:34 Écrit par Anne | Lien permanent | Commentaires (1) |  Facebook |

Commentaires

... Mmmmmmmmm comme ça fait du bien de pouvoir ressentir toutes ces saveurs orientales!! ;o)

Écrit par : Jamy (de Jette-les-sous-bois) | 03/09/2004

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