01/09/2004

5 août

Une chose m’a surprise ici, et dont je n’ai touché mot hier. Les prêtres nous avaient conviés à la messe du soir, et bien que nous ne comprenions pas la langue, nous avions tout de même accepté de nous y rendre, par sympathie pour la communauté avec laquelle nous allions partager quelques-unes de nos journées. Comme de coutume, les enfants nous avaient pris chacun par la main, nous guidant à l’intérieur de la chapelle. Celle-ci avait l’autel pour seul mobilier, les enfants prenant place assis sur le sol. Je n’ai noté que plus tard la séparation entre filles et garçons. Quant aux prêtres, ils sont restés en arrière, de telle sorte que les enfants leur tournaient le dos.

 

Un garçon, tenant un livre entre ses doigts, a entamé la prière. Quelques paroles, et le reste de l’assemblée a poursuivi, jusqu’à ce que l’enfant au livre prononce d’autres paroles et que ses compagnons répondent à nouveau, et encore, et encore. Le tout se disait sur un ton égal, dépourvu de toute expression, d’une cadence vive, presque machinale, petits automates qui récitent leur leçon, le chapelet entre leurs doigts, chapelet ponctué par les changement de posture, à genoux, puis debout, et à genoux encore.

 

Les prêtres ne sont pas intervenus de cette interminable déclamation, comme si cette assemblée de bambins se rassemblait par sa seule initiative, d’une seule voix, d’un cœur, d’un seul, et comme si les adultes n’existaient pas; un village d’enfants seuls, peut-être.

 

Comment des enfants de cet âge (le plus âgé devait l’être de dix ans tout au plus) peuvent-ils se ranger à cette étrange symphonie, jeter autant de paroles aussi docilement, la ferveur n’étant perceptible qu’à la présence du chapelet dans leurs petites mains, à leurs genoux sur le sol ? Savent-ils seulement le sens de ces paroles ? A vingt-quatre ans et autant de bénitiers, je ne les sais pas encore. Des enfants… qui aurait pu leur…

 

Pourtant, cette récitation avait ce quelque chose qui impressionne et relie à l’infini, quelque chose qui s’étale en vous, qui prend toute sa place malgré vous, quelque chose d’immense, qui vous précède en vous-même, qui vous glisse en communion avec chaque être vivant, chaque plante, chaque oiseau de toutes les rives, de tous les ailleurs. Mes yeux fermés au milieu de cet orchestre que j’avais cru être formé de musiciens asservis, j’ai été portée par lui. Serait-ce donc cela qui pousse les gens à faire des enfants ? Serait-ce parce que les enfants des autres les ont portés un jour ?

 

Les prêtres se sont avancés jusqu’à l’autel, l’eucharistie allait commencer.

 

Ainsi tout ceci se déroule chaque soir pour tous ces bambins. Je fais part de mon étonnement au jeune père qui les accompagne. Il me sourit, me dit qu’il m’expliquera,… «demain…»


23:40 Écrit par Anne | Lien permanent | Commentaires (1) |  Facebook |

Commentaires

Education En effet, on peut se demander pourquoi cette éducation à la foi qui n'est apparemment qu'un verbiage ritualisé. Or, tu l'as perçu, c'est une démarche qui est porteuse de l'individu. Comme pour le chapelet (avec lequel tu fais un parallèle tout à fait justifié) il permet une mise en condition du corps et de l'esprit. Certains restent au niveau du verbiage collectif (qui est déjà une forme de communion... avec les autres présents) et d'autres entrent alors dans une prière plus individuelle, le chant du rituel leur servant en quelque sorte d'onde porteuse.
On ne connaît plus trop cela chez nous... (le grégorien, puis les chants en latin avaient aussi cette mission). Les gens chantaient sans toujours comprendre, mais étaient mis en condition pour intérioriser une prière perso.
Mais à partir du moment où les gens sont aptes à comprendre ce qu'ils disent, ils demandent (et ce n'est que justice, bien sûr) à dire des choses sensées... et qui sont l'expression de LEUR vécu. La langue locale remplace le latin, le chant en latin est remplacé par des chansons à thèmes, les prières ne sont plus anonnées... mais exprimées.
Certains y gagnent au change, car ils peuvent plus s'exprimer. Mais ceux qui auraient encore besoin d'être guidés... voir pris par la main se retrouvent peut-être démunis.
On peut rêver à la place des gens... vouloir les libérer de ce qui nous semble "primaire"... encore faut-il leur donner alors les instruments de leur autonomie. L'éducation et l'instruction scolaire sont le b-a ba de cette émancipation.
En découvrant un pays en voie de développement (pays émergeant, dit-on aujourd'hui) tu as touché à ce qui fut notre passé (sans condescendence aucune). Tu mesures les decennies qui nous en séparent... et les efforts qu'ils leurs faudra faire pour progresser.
Notre humilité est sans doute d'être simplement "à leurs côtés"... car on ne remplace pas l'effort personnel nécessaire à un développement vrai.
Me trompe-je, chère Anne ?

PS Tu vois, j'ai basculé sur le blog, cette fois :-)

Écrit par : MB | 02/09/2004

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