01/09/2004

4 août

 

Après le voyage de nuit qui devait nous mener à la demeure de l’évêque local, un autre quai, celui de Belgaum. Des centaines d’hommes, de femmes, d’enfants attendent, assis sur le quai, couchés parfois, souvent à même le sol. Beaucoup attendent aussi sur les rails lorsque  la foule est trop dense; j’apprendrai plus tard que beaucoup d’accidents surviennent pour cette raison.

 

Un bref trajet en voiture, et l’évêque nous reçoit chez lui. Il est grand, il est maigre, ses traits sont durs, comme son regard et j’ai du mal à fixer ses yeux. Il demande à chacun d’entre nous sa profession. A chaque réponse, il acquiesce puis commente. Il y a toujours quelque chose à dire, quelque chose à voir dans la région. Au «graphic designer» que je suis, il ne fera qu’un hochement de tête. Je précise : «like a drawer»; peut-être ne connaissait-il pas l’appellation de ma profession. «Dessin», tout le monde sait. Mais rien n’y fait; un artiste ne sert pas à grand chose, il est vrai. Il crée de la beauté, ce qui ne fait pas «tourner» le monde. Je le dis en riant, mais l’homme se plonge dans son assiette sans un sourire. C’est Jean qui poursuivra : «La beauté ne sert peut-être pas, mais c’est elle qui sauvera le monde.» Je souris, il m’a remise debout.

 

Le programme de ces quelques jours se dessine. L’évêque nous envoie dans un internat de campagne, à Karadi, semblable à celui de Mahad, au milieu des villages et des huttes de terre. Six heures de route et nous traversons, à nouveau, les paysages de campagne où temples hindous et saris des passantes rivalisent de couleurs. Dans cette partie du pays, le décor est moins verdoyant. La végétation découvre une terre rouge d’être trop brune, c’est que la pluie s’y fait moins tenace, la verdure livre sa bataille pour rester en vie. Enfin, l’internat. Il abrite une cinquantaine de bambins originaires des villages alentour, qui ne rencontrent leurs familles que deux ou trois fois par an.

 

Nous logerons dans la bâtisse réservée aux filles. Quelques-unes nous ont accompagnés jusqu’aux pièces que nous occuperons la nuit. Curieuses, elles restent à l’écart, se cachent puis réapparaissent, elles piaillent, elles plaisantent, et d’un geste nous les invitons à se joindre à nous tandis que nous nous installons dans cette chambre de fortune. Elles nous parlent ni l’hindi ni le marati, mais apprennent l’anglais: dès lors, aucune solution n’est encore possible par les quelques mots d’hindi ou de marati que nous avions retenus du séjour à Mahad. La langue d’ici s’appelle le «Kanada», il nous faudra nous exprimer par gestes et par regards, ce qui s’avère n’être pas insurmontable, même si les conversations ne se limiteront qu’à des faits ponctuels, invitation au jeu ou au partage du repas. Avec l’aide de leur professeur, nous parvenons tout de même à leur apprendre notre Petite Gayolle nationale, en inscrivant phonétiquement les paroles sur le tableau.

 

Puis, la nuit. Les nattes ou les matelas, jetés sur le sol, les lézards qui rampent sur les murs, la sauterelle dans mon sac de voyage, le cloporte dans mon cou, j’arrache mon chandail, le serpent mort sur le bord de la route, «et prenez garde, les scorpions piquent fréquemment.»

Les démangeaisons toute la nuit durant. Les deux gamins mordus par le chien.

 

Ce matin, la visite de l’un des villages. De porte en porte. Ici elles sont toujours ouvertes, chacun connaît le prénom de chacune, et des familles entières vivent dans la même demeure, demeure et de terre et de paille et de bois. Pas de home ni de masque, on partage et le grave et le doux, cheveux gris et cheveux noirs s’entremêlent dans une danse où chacun tient une place que personne ne prendra. Nous partageons leur repas, assis en tailleur autour des plats, que nous visitons de nos doigts malhabiles. Chacun ici se nourrit de sa récolte. Le travail est de taille; les vaches conduisent les charrues, morceaux de bois attachés l’un à l’autre, la roue tourne lentement, j’ai mal pour ces bêtes, si maigres, si maigres, qui donnent tout d’elles-mêmes pour le travail des hommes. Comme elles se tordent sous le bois qui repose sur leur nuque; leur démarche, le fouet du conducteur. Quelques pas dans les champs. Une main se tend vers moi, c’est une poignée d’haricots, les premiers cette année.

 

Ah, l’espace tout autour; je crois bien qu’il ne finit pas.

Là, tout au bout,… chez moi.


14:19 Écrit par Anne | Lien permanent | Commentaires (1) |  Facebook |

Commentaires

Il est tard... Et je viens te lire dans la quiétude de la nuit... Continue et enchante nous de tes récits magiques...

Écrit par : Neige | 01/09/2004

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