31/08/2004

2 août

Le départ, hier, de Jeri-Meri pour rejoindre Belgaum. Père Barthol avait demandé que soit préparé le mets que nous préférions. Nous l’avons dégusté avec une bouteille de vin, avons plaisanté, chanté. Une vraie fête avant notre départ, qui n’est pas sans rappeler à nos mémoires que si ce voyage avait un but humanitaire il prend quelque fois des allures de tourisme humanitaire, et que partout où nous entrons, nous sommes accueillis comme des princes.

 

Père Barthol loue les services d’un jeune garçon, Barak, qui tient le rôle d’homme à tout faire, ce qui n’avait pas manqué de glisser entre nous un certain malaise durant ce séjour à Jeri-Meri. Bien que nous l’ayons à plusieurs reprises invité à prendre place à notre table, Barak a toujours décliné poliment, affichant néanmoins un sourire exquis. Avant de quitter le bidonville, nous lui avons offert un bracelet qu’il a accepté visiblement ravi.

 

La nuit passée dans le train fut peu reposante. Les secousses de la machine auraient pu me bercer et me conduire au sommeil mais cloportes et autres insectes sont les compagnons habituels des voyageurs indiens, et je n’ai pu détacher de moi ce souvenir. Les bêtes filent à toute allure entre les sièges et sur la paroi du train, une souris traverse le couloir. Ce matin encore, je me surprends à vérifier chaque vêtement, chaque bagage sur lequel je prends appui. de nombreux marchands circulent dans le train, et c’est l’un de leurs appels à goûter leur «Masala tchaï !»[1] qui ont ouvert mes yeux. Mendiants, cireurs de chaussures et marchands d’épices se frayent également un chemin au cœur de cet incessant brouhaha…


[1] En hindi, «thé indien !»




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29/08/2004

31 juillet, quelques heures plus tard

Ce soir, visite chez Preeti. Un repas qui n’en finit pas, qui visite toutes les spécialités indiennes, notre jeune amie et sa sœur et sa mère proposent, proposent encore, «djada lo, djada lo (1), n’est-ce pas bon ?» Mais comment tout goûter, tout apprécier, il y en a tant, nous refusons poliment. Mais c’est peine perdue. Inviter en Inde n’est pas inviter en Belgique ou ailleurs.

 

Celui qui reçoit se tient à l’écart tandis que la table n’est dressée que pour le visiteur, tantôt la maîtresse de maison quitte la pièce, tantôt elle reste debout autour de vous, à recommander telle ou telle spécialité, à guetter la fin de votre dégustation pour amener un nouveau plat. Nous mangeons donc entre nous, surpris par cette coutume, car c’est avec plaisir que nous nous livrerions au bavardage avec Preeti et sa famille.

 

Aux filles, elle offre un bracelet, et à tous une image pieuse. Nous sommes dorlottés comme des rois, comment les remercier pour tant d’amitié, tant d’hospitalité ? Nous les saluons avant de retrouver les rues étroites et sombres du bidonville. «Soyez prudents… Revenez nous voir bientôt !» Nous nous reverrons, oui, dès notre retour, dans deux ou trois ans, selon l’évolution du projet. Nous nous reverrons…



[1] En hindi, «Prenez plus, prenez plus !»




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28/08/2004

31 juillet 04

La réussite de la journée d’hier me rend la vie et se prolonge aujourd’hui. Le combat du centre social, celui pour l’éducation, celui pour les femmes, s’inscrivent dans la rumeur qui parcourt le pays, de part en part. Une rumeur, un bruit musé, ténu mais tenace, des pas. Des hommes et des femmes qui vont de l’avant, à contre-courant, qui forcent les portes.

 

L’hindouisme. Le temple et le sage, son vêtement orange. Sa liberté intérieure, son respect de toute chose, de tout être vivant. Le temple a été bâti autour d’un arbre. Aucun ne sera coupé par une main hindoue ; aucun animal ne sera abattu. Je sors du temple, enfile mes sandales, mais y ai laissé mes tensions, petits drames. J’ai déplié mon âme, déchiffonné mon temple intérieur, ai visité mon infinitude. Il me reste une vie pour l’apprendre encore. Il m’a livré des armes pour rester debout, quelque soit le sens du vent tout autour. Il me reste des bibliothèques entières à parcourir, et ma vie, sans doute.

 

Ce matin, les rues du bidonville, celui de la colline. Une infinité de taules entassées jusqu’à l’endroit où la terre rejoint le ciel. Il n’y a plus que cela, cela est tout autour. Au coin d’une rue, une chèvre me bouscule, un enfant la suit en courant. Des femmes, assises devant leur nid, pliées sur elles ; leurs gosses sont alentour, ils vont et viennent, ils viennent et vont, dans ces rues qu’ils connaissent par cœur. Le sol n’est qu’un amas de terre et de boue, les chiffons s’y mêlent avec le temps, avec la pluie. Mais on marche à pieds nus, on marche où, on marche ailleurs. Ici comme dans les rues du centre, la vie se la coule douce, on n’a rien à faire du temps qui passe. D’ailleurs que savent-ils du temps qui passe, savent-ils seulement qu’il existe…

 

Je me retourne : la horde d’enfants qui nous suit s’allonge, s’étire de rue en rue. Que font des blancs au milieu de leurs ordures, qui peut bien s’intéresser à ce désordre, à ce fouillis, à cette boue ? C’est sans doute l’interrogation qui se pose en eux lorsque, d’un «Namaste !» qu’ils nous lancent à l’entrée de chez eux, ils viennent à nous comme une famille, une famille qui aurait attendu notre retour depuis une éternité.

 

Mais voici la mosquée. Les mains se serrent, bonjour, d’où venez-vous, nous prenons place autour de lui en tailleur sur le tapis. Les enfants nous ont suivi jusqu’ici et se tiennent non loin, ils ne nous quittent pas des yeux. Autour d’un thé nous visitons l’islam, le christianisme, infiniment proches dans leur recherche, dans leur attente, dans la longue marche où toutes les religions se côtoient, vers un même Dieu qui change de nom de temps à autre, histoire de distraire ceux qui s’ennuient. Il démêle les visages de l’islam, le vrai du faux, le doux du grave, le rouge du blanc. Il croit en l’homme et c’est là que nous le rejoignons puisque nous sommes venus jusqu’ici, Jeri-Meri, taudis où 160 000 indiens luttent pour la vie. Nous échangeons nos adresses, quand vous reviendrez en Inde,…

 

Le Père Barthol, qui nous attend pour dîner, prend des nouvelles. Nous partageons cette découverte. Il raconte le combat de l’Etat pour répondre aux besoins des plus démunis, il dit les 30 millions de gens qui s’emploient à nettoyer ces taudis, mais qui ne suffisent jamais. Il dit les maladies qui guettent, sournoises, au milieu des ordures. Qu’est-ce qu’on peut faire…

 

Je ne sais pas, mon père. Je ne sais pas.


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27/08/2004

29 juillet

Claustrophobie. L’impression que rien n’avance. Que je ne prends pas le pli, pas la marque, que j’ai manqué le train. Je guéris du mal de chez moi. Mais l’envie de prendre l’air, me sauver des églises, quitter prêtres et prieuses, rencontrer. Pour de vrai.

 

Mais lorsque je rencontre je me cache, j’ai du mal à m’asseoir, le sol est souillé, assez de patauger sous cette pluie qui n’en finit pas de ne pas finir. Le linge et les sandales ne sèchent pas, même les draps sont humides, comme l’air, comme la terre et nos mains.

 

Mes compagnons de voyage disent s’attacher aux lieux, aux visages. Pour ma part, j’aime assez quitter vite, vite, avant de reposer sur mes repères. Briser les liens, l’habitude. Nous ne sommes que des passagers. Je suis infiniment désolée… mais je ne m’attache pas.

 

Et ces sourires, ces sourires, cet accueil ; inépuisable, qui abonde, qui déborde. Comment ne pas se sentir redevable ? Je suis désolée, tellement désolée.

 

Et cette richesse, dans les églises, chez les prêtres, partout où nous restons. Quelle nausée ! Or la vérité aussi détestable qu’elle puisse être est que si je me détournais de ces palais, dans les bidonvilles je n’aurais pas su rester.

 

Suis-je faite pour cet immense théâtre ? Suis-je faite pour cela ?



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26/08/2004

28 juillet

Un autre village ce matin. Le même décor, des conditions de vie –ou de survie– similaires au village d’hier. L’étonnement est le même, lui aussi. Il l’est à chaque fois. Nous pataugeons ensuite, avec l’institutrice et quelques enfants, entre les rochers et les marécages pour rejoindre la cascade, à quelque centaine de mètres. L’air est vif, l’eau est claire et dégringole caracole de toute sa force. Un homme y lave son enfant. Ceux qui nous ont suivis se montrent très amusés de nous voir maîtriser chacun de nos gestes. Surtout, surtout, que le pied ne dérape pas… manqué ! La sandale ne servira plus, désormais, qu’à protéger mes pieds du roc, puisqu’à présent, je suis trempée jusqu’aux chevilles, mes compagnons de route n’étant guère épargnés.

 

La pluie entre dans la danse. Nous poursuivons. Les enfants, souples, agiles et craignant peu de se salir, nous ont précédés. Ils se tiennent à présent doits et fiers sur les pierres les plus hautes, avec l’élégance des biches auxquelles la vallée tout entière semble appartenir. Arrêt sur image avant de redescendre jusqu’au rickshaw resté au village.

 

On nous avait menti sur le paradis. Il n’est pas, je crois, au bout de la vie ce long cortège d’errants ; il est là, terriblement là, au détour d’un chemin de poussière, au milieu des rizières et des gosses qui courent à pieds nus.

 

Je le sais, je l’ai lu dans leur regard.



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25/08/2004

27 juillet

Oh surprise pour les yeux que ce matin où nous nous sommes enfoncés entre les rizières pour découvrir le quotidien des villageois. Villages, c’est le nom donné à une demi-douzaine de huttes de terre, de bois et de brindilles, chacune partagée par une famille de dix, quinze personnes. Le paysage alentour nous coupe le souffle. Chutes, cascades et rochers donnent du rythme à cette immense étendue entre les vallons, où le vert éblouit, grise, envahit. De nombreux bergers croisent notre route. Leur habit de couleur illumine la verdure, on ne voit qu’eux, même à plusieurs centaines de mètres. Derrière eux, quelques chèvres, des vaches. La voiture s’arrête le long du chemin. On poursuivra à pied. Il faut enjamber quelques ruisseaux qui serpentent entre les herbes, passer de pierre en pierre. 
 

La surprise qui nous attend au-delà des rochers est de taille. Une terre boueuse, un chemin malaisé où quelques enfants jouent nu-pieds. L’un des enfants ne portent aucun vêtement, son petit corps à la peau noire aux yeux de tous. Mais la pudeur n’est pas de mise pour ces enfants qui ne quittent pas le cercle de leur troupe et les huttes poussiéreuses des leurs. Nous sommes emmenés dans un bloc de béton de la taille d’une chambre à coucher. Dépourvue de tout meuble, la pièce ne comporte qu’un tapis ne recouvrant le sol que partiellement. C’est là que se trouvent les autres bambins. Une quinzaine de petites voix récitent les quelques mots en langue marati tracés sur le tableau, posé à même le sol. Ainsi, cette pièce unique qui se dresse au milieu d’un terrain hostile constitue-t-elle leur école, à l’heure où les écoles occidentales –qui portent le nom pompeux d’établissements– réclament-elles des subsides supplémentaires à leurs présents suppléments, eux-mêmes chargés de compléter les compléments complémentaires.

 

Je pensais en être là de ma surprise. C’est qu’une autre me retourne l’âme de part en part alors que la sœur qui nous accompagne nous invite à franchir le seuil de l’une des habitations. Blottis dans un coin entre les sacs et les monceaux de bois, quelques canetons remettent de l’ordre dans leurs plumes. L’entrée d’une pièce ; j’entre mais dans l’obscurité presque complète, je ne distingue qu’un homme assis dans ce qui doit être la  chambre familiale. J’ai besoin d’air ; je me dirige vers la sortie mais la porte est si basse que je m’y heurte et manque de tomber. Quelques pas au dehors. Des cris, je les suis. Le reste du groupe s’est rassemblé autour d’une chèvre qui, dans quelques minutes, va donner vie à son petit. Les cris sont rauques, le ventre se tend se tord se fait mal. Deux femmes l’y aident.

 

Ici, ni vétérinaire ni docteur. La migraine se soigne au fer chauffé à blanc, posé sur les tempes, les amygdales sont ôtées entre deux doigts. Aussi, je devine que l’accouchement pour les femmes est semblable à celui du chevreau, auquel nous sommes en train d’assister. L’une des fillettes porte un enfant plus jeune sur son flanc. Ce bambin n’est ni son frère ni son compagnon de jeu. C’est son enfant. Elle a treize ans.

 

Nous sommes au 21e siècle, mais il m’aura fallu parcourir ce chemin boueux, au milieu de l’herbe et des rizières, entre les huttes et les chèvres pour connaître l’impuissance devant autant de misère, savoir quelle était donc la gifle. Nous ne sauverons pas le monde de ses entorses, nous ne panserons pas ses plaies. Nous ne sommes que dix et depuis l’autre bout du monde, nous aiderons à l’éducation d’une quarantaine de bambins pour leur apprendre à se débattre. A relever la tête face à l’exploitation.

 

C’était pour savoir cela que j’étais venue.

J’étais donc venue pour cela…



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23/08/2004

26 juillet

Je n’ai pas écrit durant deux jours. L’emploi du temps, peut-être. L’envie de tout garder, sans doute. Une fois encore.

 

Notre départ du Home Saint Joseph fut encore l’occasion de chansons et de rires. Nous leur avons laissé un dessin, elles nous ont offert un chant d’au revoir. Nous, touchés, entre le rire et les larmes. Elles, sereines, comme des mères qui savent que rien n’appartient à rien ni à personne, et que les gens viennent et s’en retournent pour revenir sans doute, peut-être, au gré du ciel. En montant en voiture je pense encore que ces changements de gîte nous obligent à casser les attaches, rester en éveil, éviter le bain chaud quotidien. Et c’est bien ainsi.

 

Aujourd’hui, c’est Mahad qui nous ouvre ses bras. Perdu entre les nuages et les vallons, ce village est celui pour lequel ce voyage a été organisé. Il s’agit pour nous d’un pari double, tout au moins un pari à double enjeu. C’est que les parents des enfants séjournant au pensionnat qui nous accueille ont reçu peu (ou pas) d’éducation et, exploités dans les usines de la région, ils ont été manipulés par leurs employeurs. ceux-ci, voyant dans l’éducation une solution pour passer entre les mailles de l’exploitation, ont prétendu que les sœurs enseignantes risquaient de garder leurs petits pensionnaires et les détourner de leurs familles. Ceci explique toute la méfiance qui fit obstacle à l’intégration des sœurs dans le village, malgré qu’elles s’y étaient installées il y a trente-trois ans déjà.

 

Nous avons à décider, avec elles, ce que nous allons offrir pour soutien à la communauté, par notre travail en Belgique. Forts de la réussite du projet à Jeri-Meri, nous savons à présent que les calendriers vendus chez nous, soupers organisés et autres conférences ont aidé à la construction de l’école du bidonville (voir 21 juillet) et qu’il ne s’agit pas d’un nuage, d’une illusion. Notre travail porte aujourd’hui ses fruits et nous pousse de l’avant pour semer encore. Lors de notre arrivée au pensionnat, une quinzaine de fillettes en uniforme et garnies de rubans rouges se tenaient à l’entrée, très visiblement prêtes à notre venue. Comme ici chaque accueil se donne comme un cadeau, et puisque chaque cadeau est orné d’une chanson, les voix enfantines nous ont à nouveau réchauffé le cœur tandis que l’une des élèves passait un collier de fleurs autour de nos cous, et qu’une autre dessinait une trace de poudre rouge sur nos fronts.

 

C’est que les fleurs tiennent ici une place d’honneur, accompagnent chaque fête et chaque adieu. On les dépose sur le sol et les plateaux,  on vous en glisse entre les doigts pour vous souhaiter le «wel-come». L’une des enfants porte le prénom le plus doux à mon oreille, Sonali. J’avais quinze ans lorsque je disais que l’enfant que je porterais répondrait à ce si joli prénom. L’enfant n’est plus souhaité, mais le chant du prénom est resté. Nous leur apprenons des jeux, ils s’y prêtent avec grand plaisir et une énergie qui ne s’épuisera qu’avec la tombée du soir.


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22/08/2004

22 juillet

Ce matin je me lève bien plus difficilement que de coutume. J’ai la migraine, un peu de fièvre, les articulations paresseuses, je respire mal. Je tente de masquer ma panique. Et si les vaccins n’étaient pas efficaces ? Et si un virus mal connu de nos médecins occidentaux s’était manifesté ? Jean tente de me rassurer. Sans doute un coup de fatigue…

 

Toute cette journée se traîne, et j’apprécie mal à leur juste valeur la visite de la demeure de Gandhi, celle de la Porte de l’Inde. Accompagnés de sœur Veena, nous découvrons, charmés, les couleurs éblouissantes des jardins; c’est à celui qui apercevra le plus d’écureuils, de lézards et de papillons, et à qui parviendra à en ramener le meilleur cliché. Mais elles sont farouches ces bêtes à bon Dieu, elles se sauvent à la plus belle vitesse de leurs petites pattes.

 

Sœur Veena joue à merveille son rôle de guide. Son côté sauvageonne est plaisant. Elle rit sans retenue, elle est libre dans ses paysages intérieurs et cela se lit sur son visage. Dans la voiture, elle entonne un air populaire indien. Sa voix est légère et souple, elle ondule, caracole et taquine habilement  tous les recoins de la gamme. Nous l’écoutons de silence, éblouis. Un trémolo délicat dans la voix, elle a ce que seules ont les Indiennes lorsqu’elles chantent et font briller nos yeux un peu plus fort. Son chant ne me quittera pas jusqu’au coucher. Ca ira…


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20/08/2004

21 juillet

 

Fermez les yeux.

 

Imaginez mille cinq cents frimousses entre lesquelles vous déambulez. D’abord deux yeux ont noté votre présence. Puis, immédiatement, deux autres. Puis c’est dix, et puis vingt bambins, ensuite le double et enfin la foule entière qui vous sourit, rivalise de «oh» et de «ah» en applaudissant votre présence, alors qu’ils ne savent pas qui vous êtes ni pourquoi vous vous trouvez parmi eux aujourd’hui. Nous évoluons entre eux pour prendre place à la table des professeurs qui, dans quelques minutes, devront juger de la prestation des groupes d’élèves : la récitation de poèmes des plus grands auteurs.

 

Tandis que vous traversez cet immense cortège de cheveux noirs retenus, chez les filles, par les élégants rubans rouges –marque de prestige tellement attendue par les indiennes de cet âge, des mains se tendent vers vous, vous en serrez quelques-unes, comme on s’éclabousse le visage dans un océan de tendresse. Les sourires s’élargissent encore davantage. Ils lancent des «Hi !», «Hello !». Le cri de ces centaines de petites voix fait trembler vos jambes, vaciller tout le reste. Comment imaginer qu’au pays, vous êtes un parfait inconnu. Les gens de votre ville ne savent rien de vous, vous n’êtes personne. D’ailleurs, vous n’avez pas de nom.

 

L’accueil des Indiens est trop précieux pour être décrit étouffé emprisonné par les mots. L’école est belle, spacieuse. Leur reconnaissance dépasse la reconnaissance. Qui sommes-nous pour recevoir autant ? Les tâches effectuées en Belgique comme en Inde ont porté leurs fruits, et aujourd’hui c’est une nouvelle pièce qu’avec eux nous inaugurons.

 

J’étais venue pour oublier qui j’étais. Aujourd’hui je pense y être un peu parvenue.  Et j’ai même cessé de me colorer les yeux… Et si ce n’est que pour un mois à l’autre bout du monde,… c’est déjà ça.


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19/08/2004

Quelques heures plus tard.

En entamant ce journal de bord, j’écrivais : «L’Inde a crié son appel. » J’avais dû mal entendre. Je me le suis crié à sa place ai menti ai triché pour me sentir importante à quelque chose.  Car on n’est pas toujours utile. Il me revient un passage du film La cité de la joie.

Au médecin en colère qui avait réclamé son aide, la jeune indienne salue, d’une humilité infinie, en articulant doucement : «Merci, merci de m’avoir permis de me rendre utile» Etre utile. C’est tout ce que j’attendais au cœur de cette fourmilière où même les chiens affamés ne trouvent pas leur place. Je ne serai peut-être utile qu’à moi-même. De cela aujourd’hui j’en suis convaincue. Une gifle que j’espère et qui anéantira peut-être mon orgueil et mon arrogance.

 

Premier trajet en rickshaw. Ah si vous saviez le vacarme, le vacarme. Les klaxons, infatigables, qui ne servent qu’à avertir de la présence, mais de présences il y en a tant, tellement. Pourtant aucun signe d’énervement perceptible dans cette cacophonie permanente. Si les feux sont visibles, personne n’y prend garde, pas même aux enfants qui frôlent ces tôles mobiles. Ils se retournent, vous regardent. Ils s’aperçoivent que vous êtes blancs, vous sourient, très visiblement surpris.

 

Ici, chaque endroit est un champ de bataille. Les routes, on s’y faufile. Les trains, on s’y bouscule. Le travail, on fait sa place. Encore et encore. Jean confirme : «En Inde, on n’a que le droit qu’on prend

 

Ah le sourire abondant, débordant. C’est que tout abonde par ici, tout exagère dans le don comme dans le manque. Rien n’est laissé au hasard. Tout s’entremêle entre émerveillement et douleur, et dans l’un comme dans l’autre, l’Inde est un pays qui bouscule, qui fait mal. Oui, tout s’entremêle puisque, je crois, j’ai encore tout à (ap)rendre. J’oublierai les noms, j’oublierai les traits. Le reste restera.

 

L’indienne fouille les débris le rickshaw fait du bruit et j’en ris Emilie est malade le vent c’est tout doux le professeur aveugle joue de la flûte j’ai croqué un piment le matelas est trop dur les arbres sont partout un singe dedans le ruban rouge dans les nattes des fillettes elles en sont fières et c’est joli.


19:12 Écrit par Anne | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

20 juillet

Les mots enferment, remodèlent à leur guise les gestes et les images. Pour cette raison, je choisis de taire les événements que j’ai peur de toucher avec des mots. Enfermés à double tour dans cet enclos, il me reste à leur souhaiter que mon coeur aura bonne mémoire.

 

Elle nous reçoit dans le salon. Le raffinement comme l’humilité y sont évidents. Rangés le long des murs, les meubles laissent un large espace au centre de la pièce. Une cithare garnit l’endroit, ainsi qu’un piano dont le bois teint de noir impose sa force à la délicatesse du mobilier. Dans un coin de la pièce Buddha nous observe, l’œil malicieux, entouré de bougies et d’encens. Elle aussi est un ravissement pour nos yeux, jusqu’ici éteints aux couleurs à force de nos villes, à force d’ennui, à force de… Elle porte le sari comme seules les Indiennes savent le porter. Le bindi posé au bas de son front, ses yeux noirs pétillent. Son charme opère, elle le sait.

  

Elle sait mettre le doigt sur nos masques occidentaux, apparences dérisoires. En entrant chez elle vous déposez, aux côtés des sandales, tout ce qui vous encombre pour vous rapprocher de vous-même : futiles coutumes, frilosité du cœur comme du geste. Elle questionne, elle questionne. Elle veut tout savoir. Elle rit, elle s’étonne.

 

Elle répond au prénom d’Angelina. Elle est professeur de yoga. Du moins, c’est ainsi qu’elle se présente à nous. Ah comme nous pensons, rassurés, que ce serait simple lorsqu’elle émet le souhait de ne pas résumer cette rencontre à l’étirement du corps. Mais l’étirement du cœur est bien plus douloureux encore. Son insolence me plaît. Elle déverrouille vos lèvres comme elle déverrouille vos membres. Elle sait qu’elle bouscule. Elle le fait avec un sourire charmeur, complice, comme quelqu’un qui vous chatouille par surprise.

 

Elle comprend mal la distance que nous laissons entre nous comme nous nous asseyons en tailleur autour d’elle. Cette même distance, dit-elle, est longue à parcourir entre les Européens effarouchés même par leur voisin de pallier. «Après  un mois, vous le saluez. Après trois mois, vous lui offrez un café. Il vous faudra un an avant de l’appeler votre ami. Ici, en cinq minutes,…» dit-elle en claquant des doigts. Alors subtilement quelques-uns d’entre nous se rapprochent… Elle a creusé entre les pierres, dessiné l’entaille. Quand l’entaille est faite, je crois que tout le reste est désormais réalisable.

 

Angelina tu es un coup de vent, un courant d’air qui secoue les rideaux et qui réveille. En passant ta main sur nos cheveux c’est notre âme que tu démêles.


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18/08/2004

19 juillet, 1h du matin. Moi qui avais appris à fuir l

19 juillet, 1h du matin.

 

Moi qui avais appris à fuir la fascination,  ce soir je dis que si ce n’est pas ici qu’elle trouve sa raison d’être, elle ne l’aura nulle part ailleurs.

 

Bombay. L’humidité. Les voitures d’ici, les rickshaws[1]. Mes impressions se dessinent et viennent bousculer les images qui avaient fait leur place en moi depuis Nathalie, Pascal, Jean et les autres, qui connaissaient l’Inde avant moi et me l’avaient dite, dite et dite encore. A peine sortis de l’aéroport, un enfant me tend la main. Dans la bousculade, je lui souris stupidement avant d’entrer dans le taxi. Puis il y a les routes. Le vacarme ambiant. Je suis d’emblée charmée par les voitures, issues, dirait-on, de la génération qui me précède. Des hommes se frayent un passage. Qu’il fasse donc attention ! Mais ici, personne ne s’étonne.

 

Le long des routes, première nausée : les gens vivent recroquevillés au milieu des débris, sous les ponts, allongés sur le trottoir. Je l’avais lu, je l’avais entendu. Mais je ne le savais pas encore. Pascal me souffle : «Maintenant, je sais pourquoi je me bats.»



[1] Le rickshaw est le véhicule à trois roues que l’on rencontre dans toutes les rues des villes indiennes, au moteur de mobylette, et qui est employé comme taxi.




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17/08/2004

18 juillet, dans l’avion reliant Bruxelles-Milan, puis Milan-Bombay.

L’Inde  a crié son appel.

Par-dessus les toits de leurs abris de tôle, par-dessus les villes et leurs palais. Et par-dessus la raison, nous voici vers elle. Elle a crié son appel de sa voix rauque, usée, digne pourtant.

 

Laissées en arrière les choses inutiles, un peu trop sages ou pas assez, fantaisistes ou ordinaires, gestes en vogue, petits drames, petites drogues quotidiennes. J’ai interdit l’entrée au téléphone portable, au walkman et même aux photos de vous. Ce journal, entamé en Belgique, me ramènera à mes repères, seul témoin de moi-même.

 

Ils m’avaient dit «Tu es folle tu es naïve» et je ne les ai pas crus. Je suis partie quand-même.

 

Pravin est resté en Belgique. Sa bénédiction, avant notre départ, fut rassurante, seul apaisement à l’heure de s’arracher à la vie d’avant. Le rire qui précède les départs, aux heures d’aéroport, est toujours une voie d’échappatoire, sage diversion qui fait claquer les mains sur les épaules, détourner les craintes.

 

L’Inde demande, en son appel, un déchirement. Une rupture. Un arrachement. L’avion qui nous coupe d’avant trace sa route ; nous aussi. On dit qu’on en revient différent. Et si ce n’était pas assez fort ? Et si nous Occidentaux étions irréparables ? Et si le choc ne me semblait pas assez violent ? Quelle serait alors ma conscience au retour ? Jean, Pascal et Nathalie étaient du premier voyage et nous ont dit et dit encore ce bouleversement. Mais ils disent aussi qu’il faut le vivre pour y croire.

 

Et si je n’étais pas cela ? Si j’étais irrécupérable, bien trop «baignée» dans mon confort ? C’est, au fond, cela que je veux savoir. Je ne veux pas m’attendre à «sauver le monde», ni me sentir indispensable. Je suis venue pour me casser la figure et j’ai peur de rater ma blessure. J’espère avoir chaud, trop chaud et puis trop froid. J’espère mal dormir, avoir faim, avec le mal de chez moi. J’espère des matins fatigués, harrassés, manqués. Ne pas en revenir.

Ne pas en revenir.


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Mumbai sei «Namaste» !Bonjour de Bombay! >>

Mumbai sei «Namaste» !

Bonjour de Bombay!

 

>>> jerimeri, naissance et évolution de l’association

Enfant, Pravin est découvert dans la rue avec sa soeur par un assistant social, qui les emmène dans un orphelinat en Inde, à Jerimeri, un bidonville proche de Bombay, et est adopté à 4 ans avec sa soeur par un couple belge. Adulte, il devient prêtre et retourne en Inde, pour le mariage d'un ami; il revient désemparé, très touché par la pauvreté qu'il a vue là-bas, et décide d'agir. Aussi réunit-il quelques jeunes désireux d'apporter quelque chose à l'Inde. Ils souhaitent partir là-bas,  apporter leur aide au bidonville. Aussi baptisent-ils d'abord le groupe «Young For Life»,  et mettent en place plusieurs activités afin de pouvoir organiser le voyage et, en Inde, aider le bidonville, sans trop savoir où tout cela les mènera... Ils organisent un souper, créent et vendent des cartes postales, demandent des dons.

 

A Jerimeri, durant un mois de l'été 2001, Young for life apporte son aide à la paroisse, et s'emploie à construire avec elle une école, visitent le bidonville, organisent quelques activités avec les enfants. Ils reviennent avec une constatation qui les encouragera durant toute la «vie» du groupe: même au coeur du dépouillement le plus total, où tous les membres d'une famille dorment entassés entre 4 morceaux de tôle trouées et rouillées, sans être vraiment certains de pouvoir manger le lendemain,  les gens affichent un sourire, montrent une joie de vivre, un accueil et un partage incroyable avec, surtout, une très grande confiance en la vie. Au retour de leur «périple», les membres de Young for life comprennent que si en partant en Inde  ils souhaitaient «changer le monde»,  c'est pourtant eux et eux seuls qui ont changé... 

 

C'est le début d'un nouveau parcours: faire découvrir à la Belgique ce qu'ils ont vu là-bas, poursuivre l'aide apportée à l'Inde et,  dans un coin du coeur, (sans tomber dans l'idéalisme)  le rêve de faire évoluer les mentalités: en Occident, les gens «baignent» dans le matériel. Chaque besoin en appelle un autre, et plus on se couvre de biens, plus on s'enferme, plus on se ferme. Dans les pays où les gens vivent bien en deçà du seuil de pauvreté, ils sont néanmoins très charitables, n'hésitent pas à offrir leur seul repas pour un étranger, et gardent une confiance inébranlable en la vie. L'Inde, c'est une joie de vivre, un accueil, une authenticité qui ne triche pas.

 

Peu à peu, le groupe se fait connaître dans sa région grâce à ses nombreux témoignages. Il change de nom et prend celui du bidonville au coeur duquel l'aventure a commencé: Jerimeri. L'esquisse d'un  premier logo apparaît alors sur les calendriers réalisés et vendus par le groupe, avec un slogan: «derrière la pauvreté, un sourire

 

>>> le projet actuel

L'éducation est un réel tremplin pour se sortir de la pauvreté (le prix d'un an d'études pour un enfant en Inde est équivalente à 4000 francs belges); mais la valeur de l'argent est différente, si bien qu'un franc pour nous en représente dix pour eux.

 

Les contacts s'étant avérés extrêmement difficiles à établir avec l'Inde, c'est aujourd'hui avec l'aide de la Communauté des Filles de la Croix, dont le siège se situe à Liège, que nous ferons parvenir des fonds afin de permettre aux pensionnaires d'un internat à Mahad (village à 300 km de Bombay environ) d’assurer leurs études. Celles-ci sont un réel tremplin pour sortir de la pauvreté, mais également pour retrouver une dignité que la plupart avait perdue entre pauvreté et exploitation.

 

>>> ce site

Mon journal de bord d’un mois passé en Inde (du 18 juillet au 13 août 2004) entre bidonvilles et villages accrochés aux collines avec l’association Jerimeri, afin d’évaluer les changements apportés par le premier projet, et démarrer le nouveau, à Mahad.

 

Un jour, un texte: ce site, à lire de bas en haut, présentera chaque jour un nouveau texte écrit en Inde; ainsi vous pourrez suivre, au jour le jour, l’évolution du voyage. N’hésitez pas à me laisser une trace de votre passage en cliquant sur le bouton «commentaires» en bas de chaque texte.

 

Je suis toujours là pour d’autres textes plus personnels, sur http://ptitanne.skynetblogs.be

 

A bientôt !

12:22 Écrit par Anne | Lien permanent | Commentaires (4) |  Facebook |