25/08/2004

27 juillet

Oh surprise pour les yeux que ce matin où nous nous sommes enfoncés entre les rizières pour découvrir le quotidien des villageois. Villages, c’est le nom donné à une demi-douzaine de huttes de terre, de bois et de brindilles, chacune partagée par une famille de dix, quinze personnes. Le paysage alentour nous coupe le souffle. Chutes, cascades et rochers donnent du rythme à cette immense étendue entre les vallons, où le vert éblouit, grise, envahit. De nombreux bergers croisent notre route. Leur habit de couleur illumine la verdure, on ne voit qu’eux, même à plusieurs centaines de mètres. Derrière eux, quelques chèvres, des vaches. La voiture s’arrête le long du chemin. On poursuivra à pied. Il faut enjamber quelques ruisseaux qui serpentent entre les herbes, passer de pierre en pierre. 
 

La surprise qui nous attend au-delà des rochers est de taille. Une terre boueuse, un chemin malaisé où quelques enfants jouent nu-pieds. L’un des enfants ne portent aucun vêtement, son petit corps à la peau noire aux yeux de tous. Mais la pudeur n’est pas de mise pour ces enfants qui ne quittent pas le cercle de leur troupe et les huttes poussiéreuses des leurs. Nous sommes emmenés dans un bloc de béton de la taille d’une chambre à coucher. Dépourvue de tout meuble, la pièce ne comporte qu’un tapis ne recouvrant le sol que partiellement. C’est là que se trouvent les autres bambins. Une quinzaine de petites voix récitent les quelques mots en langue marati tracés sur le tableau, posé à même le sol. Ainsi, cette pièce unique qui se dresse au milieu d’un terrain hostile constitue-t-elle leur école, à l’heure où les écoles occidentales –qui portent le nom pompeux d’établissements– réclament-elles des subsides supplémentaires à leurs présents suppléments, eux-mêmes chargés de compléter les compléments complémentaires.

 

Je pensais en être là de ma surprise. C’est qu’une autre me retourne l’âme de part en part alors que la sœur qui nous accompagne nous invite à franchir le seuil de l’une des habitations. Blottis dans un coin entre les sacs et les monceaux de bois, quelques canetons remettent de l’ordre dans leurs plumes. L’entrée d’une pièce ; j’entre mais dans l’obscurité presque complète, je ne distingue qu’un homme assis dans ce qui doit être la  chambre familiale. J’ai besoin d’air ; je me dirige vers la sortie mais la porte est si basse que je m’y heurte et manque de tomber. Quelques pas au dehors. Des cris, je les suis. Le reste du groupe s’est rassemblé autour d’une chèvre qui, dans quelques minutes, va donner vie à son petit. Les cris sont rauques, le ventre se tend se tord se fait mal. Deux femmes l’y aident.

 

Ici, ni vétérinaire ni docteur. La migraine se soigne au fer chauffé à blanc, posé sur les tempes, les amygdales sont ôtées entre deux doigts. Aussi, je devine que l’accouchement pour les femmes est semblable à celui du chevreau, auquel nous sommes en train d’assister. L’une des fillettes porte un enfant plus jeune sur son flanc. Ce bambin n’est ni son frère ni son compagnon de jeu. C’est son enfant. Elle a treize ans.

 

Nous sommes au 21e siècle, mais il m’aura fallu parcourir ce chemin boueux, au milieu de l’herbe et des rizières, entre les huttes et les chèvres pour connaître l’impuissance devant autant de misère, savoir quelle était donc la gifle. Nous ne sauverons pas le monde de ses entorses, nous ne panserons pas ses plaies. Nous ne sommes que dix et depuis l’autre bout du monde, nous aiderons à l’éducation d’une quarantaine de bambins pour leur apprendre à se débattre. A relever la tête face à l’exploitation.

 

C’était pour savoir cela que j’étais venue.

J’étais donc venue pour cela…



00:13 Écrit par Anne | Lien permanent | Commentaires (2) |  Facebook |

Commentaires

juste une trace je suis toujours la a lire ton aventure...

Écrit par : l'amie de jette sous-les- bois | 26/08/2004

Aaaaah, une âme vivante, je ne parle pas aux murs ;-)

Plein de bisous, et merci pour cette trace! Car chacune est toujours très précieuse!

Écrit par : ptitanne | 26/08/2004

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