19/08/2004

20 juillet

Les mots enferment, remodèlent à leur guise les gestes et les images. Pour cette raison, je choisis de taire les événements que j’ai peur de toucher avec des mots. Enfermés à double tour dans cet enclos, il me reste à leur souhaiter que mon coeur aura bonne mémoire.

 

Elle nous reçoit dans le salon. Le raffinement comme l’humilité y sont évidents. Rangés le long des murs, les meubles laissent un large espace au centre de la pièce. Une cithare garnit l’endroit, ainsi qu’un piano dont le bois teint de noir impose sa force à la délicatesse du mobilier. Dans un coin de la pièce Buddha nous observe, l’œil malicieux, entouré de bougies et d’encens. Elle aussi est un ravissement pour nos yeux, jusqu’ici éteints aux couleurs à force de nos villes, à force d’ennui, à force de… Elle porte le sari comme seules les Indiennes savent le porter. Le bindi posé au bas de son front, ses yeux noirs pétillent. Son charme opère, elle le sait.

  

Elle sait mettre le doigt sur nos masques occidentaux, apparences dérisoires. En entrant chez elle vous déposez, aux côtés des sandales, tout ce qui vous encombre pour vous rapprocher de vous-même : futiles coutumes, frilosité du cœur comme du geste. Elle questionne, elle questionne. Elle veut tout savoir. Elle rit, elle s’étonne.

 

Elle répond au prénom d’Angelina. Elle est professeur de yoga. Du moins, c’est ainsi qu’elle se présente à nous. Ah comme nous pensons, rassurés, que ce serait simple lorsqu’elle émet le souhait de ne pas résumer cette rencontre à l’étirement du corps. Mais l’étirement du cœur est bien plus douloureux encore. Son insolence me plaît. Elle déverrouille vos lèvres comme elle déverrouille vos membres. Elle sait qu’elle bouscule. Elle le fait avec un sourire charmeur, complice, comme quelqu’un qui vous chatouille par surprise.

 

Elle comprend mal la distance que nous laissons entre nous comme nous nous asseyons en tailleur autour d’elle. Cette même distance, dit-elle, est longue à parcourir entre les Européens effarouchés même par leur voisin de pallier. «Après  un mois, vous le saluez. Après trois mois, vous lui offrez un café. Il vous faudra un an avant de l’appeler votre ami. Ici, en cinq minutes,…» dit-elle en claquant des doigts. Alors subtilement quelques-uns d’entre nous se rapprochent… Elle a creusé entre les pierres, dessiné l’entaille. Quand l’entaille est faite, je crois que tout le reste est désormais réalisable.

 

Angelina tu es un coup de vent, un courant d’air qui secoue les rideaux et qui réveille. En passant ta main sur nos cheveux c’est notre âme que tu démêles.


09:59 Écrit par Anne | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

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