17/08/2004

18 juillet, dans l’avion reliant Bruxelles-Milan, puis Milan-Bombay.

L’Inde  a crié son appel.

Par-dessus les toits de leurs abris de tôle, par-dessus les villes et leurs palais. Et par-dessus la raison, nous voici vers elle. Elle a crié son appel de sa voix rauque, usée, digne pourtant.

 

Laissées en arrière les choses inutiles, un peu trop sages ou pas assez, fantaisistes ou ordinaires, gestes en vogue, petits drames, petites drogues quotidiennes. J’ai interdit l’entrée au téléphone portable, au walkman et même aux photos de vous. Ce journal, entamé en Belgique, me ramènera à mes repères, seul témoin de moi-même.

 

Ils m’avaient dit «Tu es folle tu es naïve» et je ne les ai pas crus. Je suis partie quand-même.

 

Pravin est resté en Belgique. Sa bénédiction, avant notre départ, fut rassurante, seul apaisement à l’heure de s’arracher à la vie d’avant. Le rire qui précède les départs, aux heures d’aéroport, est toujours une voie d’échappatoire, sage diversion qui fait claquer les mains sur les épaules, détourner les craintes.

 

L’Inde demande, en son appel, un déchirement. Une rupture. Un arrachement. L’avion qui nous coupe d’avant trace sa route ; nous aussi. On dit qu’on en revient différent. Et si ce n’était pas assez fort ? Et si nous Occidentaux étions irréparables ? Et si le choc ne me semblait pas assez violent ? Quelle serait alors ma conscience au retour ? Jean, Pascal et Nathalie étaient du premier voyage et nous ont dit et dit encore ce bouleversement. Mais ils disent aussi qu’il faut le vivre pour y croire.

 

Et si je n’étais pas cela ? Si j’étais irrécupérable, bien trop «baignée» dans mon confort ? C’est, au fond, cela que je veux savoir. Je ne veux pas m’attendre à «sauver le monde», ni me sentir indispensable. Je suis venue pour me casser la figure et j’ai peur de rater ma blessure. J’espère avoir chaud, trop chaud et puis trop froid. J’espère mal dormir, avoir faim, avec le mal de chez moi. J’espère des matins fatigués, harrassés, manqués. Ne pas en revenir.

Ne pas en revenir.


12:42 Écrit par Anne | Lien permanent | Commentaires (3) |  Facebook |

Commentaires

... Je n'aurai jamais osé entreprendre un tel périple...

Écrit par : Christ | 17/08/2004

Je n'ai jamais vu l'Inde... Mais les villages profonds de la Thaïlande et du Cambodge, échappés a la horde touristique, encore sertis dans leur gangue authentique...Le parfum, la moiteur et les couleurs de l'Asie, une fracture à la limite du possible, une béance sur un monde parallèle dont on revient difficilement... Cela permet de relativiser énormément de choses une fois de retour sous nos latitudes nanties de tout le confort... A te lire encore

Écrit par : Neige | 18/08/2004

«une fracture à la limite du possible» J'aime beaucoup cette expression, Neige. Elle n'a pas besoin d'autre commentaire, c'est tellement «cela»!
Et c'est vrai, c'est ce que je ne cesse de répéter à mon entourage étonné: il est aussi difficile de revenir que de partir... Car les soucis de là-bas sont infiniment différents de ceux d'ici. Ils sont beaucoup plus «vitaux». Chez nous, ces besoins vitaux sont largement comblés. Dès lors, on s'en crée parfois d'autres, et c'est souvent d'ordre relationnel.

J'en veux pour preuve le fait que malgré qu'ils n'ont rien ou presque rien, les Indiens ont un tout autre rapport à l'autre, avec une grande solidarité. De retour en Belgique, je découvre des gens au visage triste, éteint, qui se soucient de mille malentendus, etc... Là-bas, on n'entend pas parler d'anorexie, et rarement de suicide.

Alors... dur-dur d'être Occidental?

Écrit par : Ptitanne | 18/08/2004

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