24/11/2004

Un «lecteur» m'écrivait très récemment:  «La pauv

Un «lecteur» m'écrivait très récemment:
 
«La pauvreté matérielle est la richesse de l'âme. Pourquoi veux-tu alors leur enlever cette richesse en leur apportant un peu de notre Occident?»

______
 

Pour lire les textes précédents (récit du voyage) cliquez sur «Previous» au bas de ce texte.


Pour voir les photos du voyage, c'est par ici: http://mumbai.alkablog.com

18:39 Écrit par Anne | Lien permanent | Commentaires (3) |  Facebook |

13/09/2004

Post scriptum et envoi

 

Au retour de cette aventure –et précisément un mois plus tard, jour pour jour, je me dois de partager avec vous ce qui représente en quelque sorte l’épilogue de ce voyage. Ce que j’ai ramené en Belgique, ce que j’ai laissé là-bas. Je tiens tout d’abord à remercier tous ceux qui ont suivi mon parcours, post après post, me laissant une trace de leur passage, la plupart du temps par e-mail, me faisant part de leurs questionnements, de leur étonnement parfois.

 

Et tout d’abord, je tiens à démêler le vrai du faux, donner un grand coup de balai sur bien des a priori qui, je le pense, faussent la vision que nombre d’entre vous (mon entourage, et ceux qui apprenaient, il y a deux mois ou plus, que je me préparais à ce voyage) ont de l’Inde. J’ai entendu à maintes reprises des visages émerveillés qui s’exclamaient : «Tu vas nous revenir transformée», «ce voyage sera pour toi une véritable révélation», ou encore «il est impossible de quitter l’Inde comme on s’y est rendu, c’est un pays qui transforme». Peut-être vais-je décevoir, briser les rêves qui se sont dessinés en vous au départ des images que les médias ont à maintes et maintes reprises diffusées sur l’Inde. Sans doute, ce que je vais écrire n’est pas ce à quoi vous vous attendiez. Je suis restée sincère entre les lignes de ce journal de bord, il me faut l’être encore en tentant de dégager ce qui restera de ce voyage, ce que j’en garderai réellement.

 

Allez-y, jetez là sur la table tout ce que vous connaissez ou imaginez de l’Inde, sans aucune honte. Allez donc, ne soyez pas timide, déversez tout ce qui vous fait rêver, ce qui donne envie, qui chatouille tant de gens, ce qui fait qu’on rêve de «partir-là-bas-un-jour». Ce qui pousse autant de jeunes et de moins jeunes à tout laisser, du jour au lendemain, pour ne garder qu’un sac à dos et s’embarquer pour ce pays où, dirait-on, quelque chose vous change ou, plus humblement, quelque chose change en vous. Vous savez les couleurs, vous savez les danses, vous savez les sons, vous savez la musique, ah les cithares, le «om» des sages hindous, le troisième œil sur le front des femmes. On ne vous a pas caché la pauvreté. On vous a dit encore la méditation, le développement de soi, en résulte une soupe de Shiva et de mantras, de mots dont la signification reste encore un peu floue, de méditation à laquelle on mêle encore les bougies et l’odeur de l’encens, tout cela agrémenté d’odeur de paradis mystiques et de félicité.

 

Ce n’est pas cela que j’ai vu en Inde.

 

 

Certes, cela existe quelque part, on l’a encore vu l’autre jour sur telle chaîne, on n’a donc pas rêvé ! Cela se passe au moins dans certaines villes et à certains jours, je sais bien. Mais il me semble que c’est ce qui fait si bien vendre ce pays, et qui n’est pas ce que vivent quotidiennement les millions d’hommes et de femmes d’Inde, du Nord au Sud, d’Est en Ouest, de proches en lointains. On m’avait dit les sourires sur tous les visages. Et c’est bien vrai, il ne s’agissait pas d’un mensonge. Ceux qui vous accueillent sont sincèrement et profondément heureux de vous recevoir. Vous leur faites un réel honneur. L’hospitalité est reine des lieux, ou plutôt vous êtes roi. La simplicité, l’humilité des cœurs y sont désarmantes, j’irais même jusqu’à dire qu’elles vous arrachent vos armes, vos masques, le peu de choses qui vous rassurait, vous reliait à votre intimité, vous protégeait du monde d’agressions auxquelles vous avez à faire face jour après jour en Occident. Les regards qui se posent sur vous vous augmentent, vous grandissent. Vous apprenez la confiance et peut-être même, oserais-je le dire,  la transparence. Mais ne cédez pas à la fascination. Ses contours sont séduisants, il est vrai.  Mais gardez bien les yeux ouverts ou le retour au pays risque de mal se faire, je dirais même de ne pas se faire et là, gare au précipice.

 

Vous avez souvent décrit les transports en communs de nos villes comme étant un univers froid, où les yeux ne se croisent que par mégarde, et où les rares sourires qui s’y échangent entre inconnus donnent parfois lieu à des interprétations qui dérangent. On manque de place, on perd «sa bulle». En Inde,… En Inde, c’est le même univers. Ajoutez à cela l’odeur des rues avec leurs dépotoirs et leurs égouts à ciel ouvert, avec une pollution si forte qu’elle vous fait toussoter parfois. Pas un bruit dans les bus, pas une voix. Chacun dans son univers, comme vous par ici, et comme moi. Sans doute parce que les soucis, s’ils ne sont pas les mêmes que les nôtres, c’est vrai, et à une échelle parfois différente, sont pourtant là. «La lessive se fait à la main et les femmes ne le déplorent pas.» Vous avez raison. Souvenez-vous à présent de vos grand-mamans, le dos courbé sous le travail, et plus loin encore, nos aïeux qui vivaient leur tous-les-jours sans connaître d’électricité. Ma foi,… ils l’ont fait, pourtant. Rien d’extraordinaire pour eux, rien d’admirable à leurs yeux puisqu’il s’agissait de choses ordinaires, avec les moyens du bord comme on dit.

 

 Eh bien l’Inde ressemble à tout cela. Elle connaît ses biens et ses moins bien, comme la Belgique, le Brésil, la Sibérie, la Mongolie, ou l’Ouganda. Avec ses visages propres, avec ce qui fait qu’elle s’appelle Inde et non Ouganda. Tout n’y est pas rose et tout n’y est pas gris, elle est, tout simplement. Alors à la question «es-tu transformée ?», je répondrai que non. Je ne suis ni tout à fait la même, ni tout à fait différente. Je reviens avec quelque chose en plus, quelque chose à partager, quelque chose à laquelle je devrai apprendre à donner sens ici, maintenant.

 

Vous pensez que la valeur des choses n’est plus tout à fait pareille à ce qu’elle était «auparavant» et cette fois, vous avez raison. Le jus d’orange a là-bas des allures de champagne, le chocolat est devenu une friandise à déguster comme si c’était pour la première fois. Même le papier des toilettes est devenu un bien précieux... Les rues que nous sillonnions pour trouver un paquet de serviettes de papier, de mouchoirs enfin n’importe quoi, et il n’y en avait jamais, les toilettes indiennes ne disposant jamais de papier…

Enfin, je suis toujours aussi tentée par les vitrines de mode, cela l’Inde ne me l’a pas ôté, mais désormais je n’y reste pas, les prix me paraissent démesurés, «exorbitants», insultants même, je le pense souvent. Mais que faire, c’est comme la propreté des rues et des maisons, et l’on a beau me dire et me dire encore que je-suis-en-Belgique-et-non-en-Inde, «on n’y peut rien» soupirent même certains.

A-t-on vraiment le droit de s’y accoutumer ? Cela reste l’un de mes nombreux questionnements.

 

Jean, au détour d’une conversation, m’a livré une clé pour un choix qui m’était difficile. Une clé qui s’appelle la liberté de choisir sa place. Je me trouvais au milieu des abris de tôles, au milieu des bidonvilles, au milieu des villages où la misère fait mal aux yeux, et je devais comprendre que je n’étais rien pour affronter cela, que je n’avais que mes deux mains devant tout un pays à guérir. Ou me protéger les yeux… Puisque mon choix était fait depuis longtemps, il ne restait plus que l’anecdote de mon compagnon de route pour me donner de quoi recommencer à marcher. Jean expliquait à quelques-uns d’entre nous que certains de nos détracteurs (car il y en a) nous reprochent de ne pas préférer soigner la misère de chez nous et qui est, il est vrai, parfois aussi révoltante que celle qui torture autant de pays lointains, et ce même si son visage n’est pas le même. Et Jean de leur répondre :  «D’accord. Dans ce cas, nous poursuivrons notre travail humanitaire là-bas… tandis que vous, vous entamerez quelque chose ici.» Une réplique qui ne se contentait pas d’inviter les gens à s’engager eux aussi (et mettre certains dans l’embarras), mais qui signifiait la formidable liberté de se savoir fait pour un endroit, un peuple ou une famille, un hôpital peut-être, d’ici… ou de là-bas.

 

Si pour moi, révélation il y a eu au cours de ce voyage, c’est sans doute celle-ci. Je savais à présent, grâce à cette toute petite anecdote, que si je poursuis avec Jerimeri le travail que nous avions entamé, «ma» place m’est donnée par ce que je suis le plus : le mal du pays est pour moi un vrai problème, et la misère d’un «vieux» Belge me touche autant que celle d’une jeune Indienne au milieu de Mahad. Je m’engagerai donc dans un second domaine humanitaire : celui qui appelle ici, chez moi, en Belgique. Tandis que Jean ou que des millions d’autres se sentent appelés, pour leur part, à travailler… ailleurs. Mais consentir à cet appel.

 

Un tout autre univers, celui dans lequel nous avons baigné durant un mois, celui qui parfois me donnait la nausée… celui de la prière. Il a fallu le commentaire de Michel (posté récemment sur ce blog) pour que le déclic se produise. Je venais de dire l’eucharistie, celle qui me semblait si fastidieuse et pourtant, le rythme dans la voix des enfants, celle du prêtre dont je ne comprenais pas la langue, ce quelque chose qui reliait à l’infini, et vous met presque malgré vous en communion avec l’infini, tous les horizons en vous, et de par le monde. Michel répondait alors : «Tu l'as perçu, c'est une démarche qui est porteuse de l'individu. Comme pour le chapelet (avec lequel tu fais un parallèle tout à fait justifié) il permet une mise en condition du corps et de l'esprit. Certains restent au niveau du verbiage collectif (qui est déjà une forme de communion... avec les autres présents) et d'autres entrent alors dans une prière plus individuelle, le chant du rituel leur servant en quelque sorte d'onde porteuse (...)»

 

Je n’avais donc pas fait fausse route. L’onde porteuse. C’était exactement cela que je cherchais à décrire. Il m’a fallu ces mots pour préciser, peut-être, le trait, les contours de quelque chose qui se devinait en moi. J’étais si découragée de constater jour après jour, année après année, que toutes ces prières, dont les paroles, chez nous, sont pourtant si riches, si belles (n’ayons pas peur des mots), ne m’atteignaient pas, ou plutôt, ne «faisaient pas leur chemin.» Au contraire, elles m’assommaient. C’est encore une autre parcelle de liberté qui s’ouvre : écouter la résonance intérieure, c’est déjà prier un peu. Marie de Hennezel [1]a dit si souvent la qualité de présence, Gabriel Ringlet [2]celle du silence. En associant les deux à cette «forme» de prière, je dirai qu’il s’agirait d’une qualité de présence à soi, et une qualité de silence comme relation à l’autre.

 

Ce sont ces quelques «détails» qui sont venus s’accrocher à mon bagage, et qui, venant s’y ajouter, l’allègeront pourtant, ou en tout cas, m’aideront à aller de l’avant. Il me semble que tout ce qui nous touche, tout ce qui nous augmente nous oblige à un nouveau cheminement, c’est toujours un nouveau départ ; il faut les adopter, ces nouvelles interrogations, ou ce qui vient déranger les idées d’avant, tout ce qui faisait que vous étiez vous et pas quelqu’un d’autre, et qu’à présent les autres doivent adopter eux aussi. Cela peut être quelque chose de tout petit, d’infime, votre démarche n’est plus exactement la même, vos yeux ont ce petit quelque chose qui… Vous êtes peut-être le seul à le savoir. Peu importe, c’est cela qui compte; c’est aller de l’avant.

 

Il me tenait à cœur de déposer tout cela sur cette page ; le dessin n’aurait pas été achevé si je n’avais pas partagé avec vous l’esssentiel, ce qui restera de ce voyage bien après lui. N’hésitez pas à commenter, élargir le sujet, contrarier, chatouiller,… La touche «commentaires» (au bas de chaque post) est une piste qui ouvre sur le dialogue et le débat, et ce bien plus que l’e-mail. En vous remerciant d’avoir été, jour après jour, fidèles à ce récit, je vous adresse le «Namaste», celui de l’envoi cette fois, celui qui dit encore, les deux mains jointes contre le visage: « je salue le Dieu qui est en toi.»

 

 

Rendez-vous

avec l’association Jerimeri le 1er samedi du mois de mars, pour le souper indien annuel, à Huy (au profit de l’internat de Mahad).

 

Renseignements : 0484 107 862.

e-mail : jerimeri_huy@yahoo.fr

 



[1]  La mort intime, aux éditions Robert Laffont


[2]  Ma part de gravité, aux éditions  Albin Michel





13:43 Écrit par Anne | Lien permanent | Commentaires (4) |  Facebook |

05/09/2004

1278748331



01:14 Écrit par Anne | Lien permanent | Commentaires (9) |  Facebook |

12 août

Dans le train de Goa à Bombay

 

Deux journées de pur tourisme. Ceci nous a pourtant fait tant de bien, allégé les âmes après avoir tant vu, tant entendu, tant reçu. C’est la première fois depuis le début du voyage que le soleil a brillé aussi longuement, un temps radieux ponctué de temps à autre par une colère de la mousson, juste ce qu’il faut pour qu’on se souvienne d’elle, la jalouse, puis elle s’en retourne comme était venue.

 

Si je parle du temps qu’il fait, ne serait-ce pas parce qu’il n’y a plus à dire le temps qui passe, le voyage, semble-t-il, s’est achevé en quittant Belgaum, nous avons effacé de nos yeux pour deux jours les huttes de terre et de paille, les chemins boueux au milieu des collines, les bidonvilles, leurs rues étroites, leurs amas de tôles, de planches, de bâches, les femmes accroupi devant. Eteintes, les odeurs, celles des dépotoirs au coin des rues, celle des égouts à ciel ouvert, de la crasse, de la maladie. Quelque part je m’en veux de retrouver avec autant de soulagement ce qui ressemble à ma vie d’avant. C’est comme un abandon qu’on déguise pour mieux partir, guérir plus vite. Je sais que je n’ai pas de chapeau, pas de baguette, pas de colombe et qu’il reste des millions d’êtres à sortir de là. Je ne peux pas. Nous sommes onze à marcher pour eux en Belgique, et je sais aussi que nous ne sommes pas seuls dans cet immense cortège. D’autres marchent avec nous. Et c’est très bien.

 

Mais tous ceux pour qui on se bat, pour qui on crie, pour qui on marche, pour qui on cogne, le savent-ils eux-mêmes ? Savent-ils pourquoi ? Notre travail consiste autant à les relever qu’à leur dire qu’ils en ont peut-être besoin. C’est pour cela que je reste avec mes questions d’avant, auxquelles d’autres viennent se heurter, et mes deux mains qui ne savent trop quoi dire.

 

Tous ces gens ignorent que l’univers dans lesquels ils se débattent est la cause même de leurs maladies, parce qu’il fait sale, parce qu’ils n’ont rien, mais qu’ils donnent quand même, parce qu’ils sont exploités parfois, parce qu’ils ne savent ni lire ni compter, parce que, parce que. Rien ne les surprend vraiment, eux qui n’ont jamais connu que cela, allez, vous, allez leur dire que peut-être ils se trompés d’univers, et que si nous restons de silence c’est tout autant parce que nous ne sommes rien pour faire face à cela, et que c’est encore eux qui nous donnent le plus. Allez leur dire, allez. Il y a autant à dire qu’à faire. Les sœurs de Mahad disent. Nous les aiderons à faire. Jerimeri continue sa route. S’arrêter parce qu’on a vu la montagne de travail qui reste à accomplir, oui, le faire. Si c’est pour renforcer les fondations de notre projet initial. Mais continuer.

 

Bombay approche, le train file. Nous nous arrêterons à Jeri-Meri pour quelques heures, saluer Père Barthol chez qui nous avions passé quelques jours, et puis… l’aéroport. Enfin. Le mal du pays ne m’a pas épargnée durant ce mois d’exil. J’ai hâte de me retrouver, au milieu des miens. Il me reste à découvrir que j’ai un toit, de quoi manger trois fois par jour, que ma santé est bonne, que j’ai une vie décente enfin. Et quantité de choses en apparence si insignifiantes, masquées par tout le reste, le bain chaud de mon tous-les-jours.

 

L’anniversaire d’Emilie, que nous avions fêté à Belgaum, témoigne de cette valeur accordée à ces petits trésors de rien ; nous avions emballé dans des journaux un rouleau de papier de toilette, le déodorisant qu’elle avait tant réclamé, et deux barres de chocolat. Nous avons ri ensemble, puisque nous savions qu’ici tout cela prend des allures de trésor que l’habitude ne doit gaspiller sous aucun prétexte.

 

Notre retour au pays sera fait de cela aussi.


00:54 Écrit par Anne | Lien permanent | Commentaires (1) |  Facebook |

04/09/2004

11 août

Sur le chemin de Belgaum, nous nous étions arrêtés maintes fois chez maints frères ou amis de l’un ou de l’autre et à qui l’un ou l’autre tenait à nous présenter. Toujours, ils viennent au devant, offrent leur bienvenue comme on offre un bouquet, un bouquet de tout leur être, et puis le thé, noir ou au lait ? Les tapis jetés à terre pour que nous y prenions place Une église à visiter. Encore. J’entre sans entrer, je ne regarde pas vraiment, je les connais par cœur, ces églises, il y a overdose, mes yeux balayent rapidement. Qu’ont-elles de plus que les nôtres, sinon les guirlandes en plein été et les couleurs, on s’y assoit sur le sol, et après ?

 

Après… Je comprends pourquoi je devais passer par là. Le Père qui nous guide attire notre regard vers le chœur. Je ne rêve pas… C’est bien un chœur à l’hindoue qui se dresse là devant moi, tout d’ocre et d’ornements.  Jésus y est peint une main à hauteur de la joue, le pouce et l’index se rejoignent, le coude de l’autre bras contre la taille, la main ouverte au ciel. La position de méditation hindoue. Et le «Saint des Saints» : une pièce un peu en arrière, où repose le pain, que seul le prêtre pourra libérer lors de la célébration, c’est l’hindouisme encore. Dans cette église, des visiteurs des deux confessions (chrétienne et hindoue) se rassemblent pour prier ensemble. C’est la preuve, il me plaît de le penser, qu’il reste une place pour le dialogue interreligieux, et même avec les croyances qui ne font pas partie du cercle chrétien. Jamais je n’en avais trouvé de signe aussi clair.

 

Il y a bien des choses que j’emporterai avec moi en rentrant en Belgique. Ceci en sera.

15:05 Écrit par Anne | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

02/09/2004

8 août

 

 

Demain n’est pas venu, et cette énigme est restée irrésolue. Nous reprenons la route pour Belgaum où nous partons à la découverte des hôpitaux pour deux jours. J’ai pris froid; par respect pour les malades, je reste donc à l’extérieur des pièces. La chambre où dorment les malades du Sida, qui n’apprennent leur état de santé que lors de leur arrivée au centre hospitalier. Aucune campagne de prévention n’est assurée et le nombre de malades augmente sans cesse. Les patients ne sont traités que pour les signes extérieurs de la maladie mais n’ont pas accès à la trithérapie, celle-ci étant bien trop onéreuse.

 

Visite de la salle d’accouchement, en apparence très semblable aux nôtres. L’infirmière raconte les nombres, les statistiques, la couveuse. Au moment de quitter la pièce, je remarque des bocaux posés sur une étagère, enfermant en liquide brunâtre. Je m’approche et m’allonge. La nausée. Ce sont des fœtus qui se trouvent là, baignant dans du formol. Entendant mon exclamation, mes compagnons me rejoignent et découvrent à leur tour le contenu des bocaux. L’infirmière explique. Ce sont des fœtus à différents stades de leur formation. Le fruit d’avortements, de fausses couches, à la vue des femmes qui sont de passage dans cette salle, mais qui ne savent rien de l’évolution de l’enfant dans leurs entrailles. Aucune ne réalise la nature de ces choses aux formes grossières qui se trouvent là devant elles, et qui semblent les regarder l’air un peu absent.

 

Les avortements sont chose courante en Inde. On préfère les garçons, puisque leur mariage ne demande pas de dot, et qu’ils assurent la continuité du nom des leurs. Certaines affiches sont épinglées dans l’hôpital, dénonçant ces pratiques et interdisant la révélation du sexe de l’enfant avant sa naissance.

 

Avant de poser ma plume, je tiens à relater la dernière soirée passée à Karadi, que j’avais oubliée à force du temps qui passe trop vite, à force de quoi, à force d’à force. Si le nombre d’eucharisties m’a semblé si pesant durant ce voyage, il en est une qui, j’espère, ne se laissera pas effacer. En langue, Kanada à nouveau, elle avait été donnée au centre du village que nous venions de visiter, au milieu des maisons de terre et de paille, et des bovins et des chiens, et des gosses qui gambadent et ne tiennent pas en place. Les prêtres avaient aménagé un autel sous les lampes de l’une des habitations, lumière qui ne laissait à chacun que de quoi deviner le visage des autres, eux les villageois, assis sur le sol tout autour, les femmes en saris, les hommes dans leur linge blanc, enveloppés de silence, des centaines d’yeux tournés vers la petite table blanche.

 

Derrière l’autel, la maison. On en devine les pièces, étroites et sombres, poussiéreuses. Je distingue un enfant qui mange, assis en tailleur sur le sol, il puise dans le plat, les doigts mènent à la bouche puis au plat encore. La voix du prêtre que je ne comprends pas, et pourtant ce soir je l’écoute, j’écoute son rythme, les chuchotements des gosses parfois, la vache derrière, qui souffle, qui souffle, un chien qui aboie, les grillons.

 

Au terme de la célébration, nous sommes conviés au repas de l’un des habitants du village. Il s’agit, comme les autres, d’une demeure étroite et sombre, on dort et on mange aux côtés des vaches et des poussins. Nous avons du mal à respirer mais allez, cela passera. Assis sur le sol, serrés contre le voisin serré à son voisin, à notre tour nous puisons dans le plat, les doigts à la bouche puis au plat encore. Comme de coutume, nous ne verrons notre hôte qu’au terme du repas, qui s’achève par un chant. Alors au son des voix, tout le village semble s’être rassemblé devant l’entrée et nous écoute avec les yeux, nous regardent de toute oreille. Père Francky nous dira encore, le lendemain, tout le bonheur de ces gens qui nous ont accueillis dans la chaleur de leur chez eux; ils donnent le meilleur d’eux, le meilleur. Qui sommes-nous pour recevoir autant ?

 

Nous venions pour donner mais c’est nous qui recevons et dans nos pays frileux, nous n’avions pas mieux appris à recevoir qu’à donner.


10:34 Écrit par Anne | Lien permanent | Commentaires (1) |  Facebook |

01/09/2004

5 août

Une chose m’a surprise ici, et dont je n’ai touché mot hier. Les prêtres nous avaient conviés à la messe du soir, et bien que nous ne comprenions pas la langue, nous avions tout de même accepté de nous y rendre, par sympathie pour la communauté avec laquelle nous allions partager quelques-unes de nos journées. Comme de coutume, les enfants nous avaient pris chacun par la main, nous guidant à l’intérieur de la chapelle. Celle-ci avait l’autel pour seul mobilier, les enfants prenant place assis sur le sol. Je n’ai noté que plus tard la séparation entre filles et garçons. Quant aux prêtres, ils sont restés en arrière, de telle sorte que les enfants leur tournaient le dos.

 

Un garçon, tenant un livre entre ses doigts, a entamé la prière. Quelques paroles, et le reste de l’assemblée a poursuivi, jusqu’à ce que l’enfant au livre prononce d’autres paroles et que ses compagnons répondent à nouveau, et encore, et encore. Le tout se disait sur un ton égal, dépourvu de toute expression, d’une cadence vive, presque machinale, petits automates qui récitent leur leçon, le chapelet entre leurs doigts, chapelet ponctué par les changement de posture, à genoux, puis debout, et à genoux encore.

 

Les prêtres ne sont pas intervenus de cette interminable déclamation, comme si cette assemblée de bambins se rassemblait par sa seule initiative, d’une seule voix, d’un cœur, d’un seul, et comme si les adultes n’existaient pas; un village d’enfants seuls, peut-être.

 

Comment des enfants de cet âge (le plus âgé devait l’être de dix ans tout au plus) peuvent-ils se ranger à cette étrange symphonie, jeter autant de paroles aussi docilement, la ferveur n’étant perceptible qu’à la présence du chapelet dans leurs petites mains, à leurs genoux sur le sol ? Savent-ils seulement le sens de ces paroles ? A vingt-quatre ans et autant de bénitiers, je ne les sais pas encore. Des enfants… qui aurait pu leur…

 

Pourtant, cette récitation avait ce quelque chose qui impressionne et relie à l’infini, quelque chose qui s’étale en vous, qui prend toute sa place malgré vous, quelque chose d’immense, qui vous précède en vous-même, qui vous glisse en communion avec chaque être vivant, chaque plante, chaque oiseau de toutes les rives, de tous les ailleurs. Mes yeux fermés au milieu de cet orchestre que j’avais cru être formé de musiciens asservis, j’ai été portée par lui. Serait-ce donc cela qui pousse les gens à faire des enfants ? Serait-ce parce que les enfants des autres les ont portés un jour ?

 

Les prêtres se sont avancés jusqu’à l’autel, l’eucharistie allait commencer.

 

Ainsi tout ceci se déroule chaque soir pour tous ces bambins. Je fais part de mon étonnement au jeune père qui les accompagne. Il me sourit, me dit qu’il m’expliquera,… «demain…»


23:40 Écrit par Anne | Lien permanent | Commentaires (1) |  Facebook |

4 août

 

Après le voyage de nuit qui devait nous mener à la demeure de l’évêque local, un autre quai, celui de Belgaum. Des centaines d’hommes, de femmes, d’enfants attendent, assis sur le quai, couchés parfois, souvent à même le sol. Beaucoup attendent aussi sur les rails lorsque  la foule est trop dense; j’apprendrai plus tard que beaucoup d’accidents surviennent pour cette raison.

 

Un bref trajet en voiture, et l’évêque nous reçoit chez lui. Il est grand, il est maigre, ses traits sont durs, comme son regard et j’ai du mal à fixer ses yeux. Il demande à chacun d’entre nous sa profession. A chaque réponse, il acquiesce puis commente. Il y a toujours quelque chose à dire, quelque chose à voir dans la région. Au «graphic designer» que je suis, il ne fera qu’un hochement de tête. Je précise : «like a drawer»; peut-être ne connaissait-il pas l’appellation de ma profession. «Dessin», tout le monde sait. Mais rien n’y fait; un artiste ne sert pas à grand chose, il est vrai. Il crée de la beauté, ce qui ne fait pas «tourner» le monde. Je le dis en riant, mais l’homme se plonge dans son assiette sans un sourire. C’est Jean qui poursuivra : «La beauté ne sert peut-être pas, mais c’est elle qui sauvera le monde.» Je souris, il m’a remise debout.

 

Le programme de ces quelques jours se dessine. L’évêque nous envoie dans un internat de campagne, à Karadi, semblable à celui de Mahad, au milieu des villages et des huttes de terre. Six heures de route et nous traversons, à nouveau, les paysages de campagne où temples hindous et saris des passantes rivalisent de couleurs. Dans cette partie du pays, le décor est moins verdoyant. La végétation découvre une terre rouge d’être trop brune, c’est que la pluie s’y fait moins tenace, la verdure livre sa bataille pour rester en vie. Enfin, l’internat. Il abrite une cinquantaine de bambins originaires des villages alentour, qui ne rencontrent leurs familles que deux ou trois fois par an.

 

Nous logerons dans la bâtisse réservée aux filles. Quelques-unes nous ont accompagnés jusqu’aux pièces que nous occuperons la nuit. Curieuses, elles restent à l’écart, se cachent puis réapparaissent, elles piaillent, elles plaisantent, et d’un geste nous les invitons à se joindre à nous tandis que nous nous installons dans cette chambre de fortune. Elles nous parlent ni l’hindi ni le marati, mais apprennent l’anglais: dès lors, aucune solution n’est encore possible par les quelques mots d’hindi ou de marati que nous avions retenus du séjour à Mahad. La langue d’ici s’appelle le «Kanada», il nous faudra nous exprimer par gestes et par regards, ce qui s’avère n’être pas insurmontable, même si les conversations ne se limiteront qu’à des faits ponctuels, invitation au jeu ou au partage du repas. Avec l’aide de leur professeur, nous parvenons tout de même à leur apprendre notre Petite Gayolle nationale, en inscrivant phonétiquement les paroles sur le tableau.

 

Puis, la nuit. Les nattes ou les matelas, jetés sur le sol, les lézards qui rampent sur les murs, la sauterelle dans mon sac de voyage, le cloporte dans mon cou, j’arrache mon chandail, le serpent mort sur le bord de la route, «et prenez garde, les scorpions piquent fréquemment.»

Les démangeaisons toute la nuit durant. Les deux gamins mordus par le chien.

 

Ce matin, la visite de l’un des villages. De porte en porte. Ici elles sont toujours ouvertes, chacun connaît le prénom de chacune, et des familles entières vivent dans la même demeure, demeure et de terre et de paille et de bois. Pas de home ni de masque, on partage et le grave et le doux, cheveux gris et cheveux noirs s’entremêlent dans une danse où chacun tient une place que personne ne prendra. Nous partageons leur repas, assis en tailleur autour des plats, que nous visitons de nos doigts malhabiles. Chacun ici se nourrit de sa récolte. Le travail est de taille; les vaches conduisent les charrues, morceaux de bois attachés l’un à l’autre, la roue tourne lentement, j’ai mal pour ces bêtes, si maigres, si maigres, qui donnent tout d’elles-mêmes pour le travail des hommes. Comme elles se tordent sous le bois qui repose sur leur nuque; leur démarche, le fouet du conducteur. Quelques pas dans les champs. Une main se tend vers moi, c’est une poignée d’haricots, les premiers cette année.

 

Ah, l’espace tout autour; je crois bien qu’il ne finit pas.

Là, tout au bout,… chez moi.


14:19 Écrit par Anne | Lien permanent | Commentaires (1) |  Facebook |

31/08/2004

2 août

Le départ, hier, de Jeri-Meri pour rejoindre Belgaum. Père Barthol avait demandé que soit préparé le mets que nous préférions. Nous l’avons dégusté avec une bouteille de vin, avons plaisanté, chanté. Une vraie fête avant notre départ, qui n’est pas sans rappeler à nos mémoires que si ce voyage avait un but humanitaire il prend quelque fois des allures de tourisme humanitaire, et que partout où nous entrons, nous sommes accueillis comme des princes.

 

Père Barthol loue les services d’un jeune garçon, Barak, qui tient le rôle d’homme à tout faire, ce qui n’avait pas manqué de glisser entre nous un certain malaise durant ce séjour à Jeri-Meri. Bien que nous l’ayons à plusieurs reprises invité à prendre place à notre table, Barak a toujours décliné poliment, affichant néanmoins un sourire exquis. Avant de quitter le bidonville, nous lui avons offert un bracelet qu’il a accepté visiblement ravi.

 

La nuit passée dans le train fut peu reposante. Les secousses de la machine auraient pu me bercer et me conduire au sommeil mais cloportes et autres insectes sont les compagnons habituels des voyageurs indiens, et je n’ai pu détacher de moi ce souvenir. Les bêtes filent à toute allure entre les sièges et sur la paroi du train, une souris traverse le couloir. Ce matin encore, je me surprends à vérifier chaque vêtement, chaque bagage sur lequel je prends appui. de nombreux marchands circulent dans le train, et c’est l’un de leurs appels à goûter leur «Masala tchaï !»[1] qui ont ouvert mes yeux. Mendiants, cireurs de chaussures et marchands d’épices se frayent également un chemin au cœur de cet incessant brouhaha…


[1] En hindi, «thé indien !»




00:14 Écrit par Anne | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

29/08/2004

31 juillet, quelques heures plus tard

Ce soir, visite chez Preeti. Un repas qui n’en finit pas, qui visite toutes les spécialités indiennes, notre jeune amie et sa sœur et sa mère proposent, proposent encore, «djada lo, djada lo (1), n’est-ce pas bon ?» Mais comment tout goûter, tout apprécier, il y en a tant, nous refusons poliment. Mais c’est peine perdue. Inviter en Inde n’est pas inviter en Belgique ou ailleurs.

 

Celui qui reçoit se tient à l’écart tandis que la table n’est dressée que pour le visiteur, tantôt la maîtresse de maison quitte la pièce, tantôt elle reste debout autour de vous, à recommander telle ou telle spécialité, à guetter la fin de votre dégustation pour amener un nouveau plat. Nous mangeons donc entre nous, surpris par cette coutume, car c’est avec plaisir que nous nous livrerions au bavardage avec Preeti et sa famille.

 

Aux filles, elle offre un bracelet, et à tous une image pieuse. Nous sommes dorlottés comme des rois, comment les remercier pour tant d’amitié, tant d’hospitalité ? Nous les saluons avant de retrouver les rues étroites et sombres du bidonville. «Soyez prudents… Revenez nous voir bientôt !» Nous nous reverrons, oui, dès notre retour, dans deux ou trois ans, selon l’évolution du projet. Nous nous reverrons…



[1] En hindi, «Prenez plus, prenez plus !»




21:10 Écrit par Anne | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

28/08/2004

31 juillet 04

La réussite de la journée d’hier me rend la vie et se prolonge aujourd’hui. Le combat du centre social, celui pour l’éducation, celui pour les femmes, s’inscrivent dans la rumeur qui parcourt le pays, de part en part. Une rumeur, un bruit musé, ténu mais tenace, des pas. Des hommes et des femmes qui vont de l’avant, à contre-courant, qui forcent les portes.

 

L’hindouisme. Le temple et le sage, son vêtement orange. Sa liberté intérieure, son respect de toute chose, de tout être vivant. Le temple a été bâti autour d’un arbre. Aucun ne sera coupé par une main hindoue ; aucun animal ne sera abattu. Je sors du temple, enfile mes sandales, mais y ai laissé mes tensions, petits drames. J’ai déplié mon âme, déchiffonné mon temple intérieur, ai visité mon infinitude. Il me reste une vie pour l’apprendre encore. Il m’a livré des armes pour rester debout, quelque soit le sens du vent tout autour. Il me reste des bibliothèques entières à parcourir, et ma vie, sans doute.

 

Ce matin, les rues du bidonville, celui de la colline. Une infinité de taules entassées jusqu’à l’endroit où la terre rejoint le ciel. Il n’y a plus que cela, cela est tout autour. Au coin d’une rue, une chèvre me bouscule, un enfant la suit en courant. Des femmes, assises devant leur nid, pliées sur elles ; leurs gosses sont alentour, ils vont et viennent, ils viennent et vont, dans ces rues qu’ils connaissent par cœur. Le sol n’est qu’un amas de terre et de boue, les chiffons s’y mêlent avec le temps, avec la pluie. Mais on marche à pieds nus, on marche où, on marche ailleurs. Ici comme dans les rues du centre, la vie se la coule douce, on n’a rien à faire du temps qui passe. D’ailleurs que savent-ils du temps qui passe, savent-ils seulement qu’il existe…

 

Je me retourne : la horde d’enfants qui nous suit s’allonge, s’étire de rue en rue. Que font des blancs au milieu de leurs ordures, qui peut bien s’intéresser à ce désordre, à ce fouillis, à cette boue ? C’est sans doute l’interrogation qui se pose en eux lorsque, d’un «Namaste !» qu’ils nous lancent à l’entrée de chez eux, ils viennent à nous comme une famille, une famille qui aurait attendu notre retour depuis une éternité.

 

Mais voici la mosquée. Les mains se serrent, bonjour, d’où venez-vous, nous prenons place autour de lui en tailleur sur le tapis. Les enfants nous ont suivi jusqu’ici et se tiennent non loin, ils ne nous quittent pas des yeux. Autour d’un thé nous visitons l’islam, le christianisme, infiniment proches dans leur recherche, dans leur attente, dans la longue marche où toutes les religions se côtoient, vers un même Dieu qui change de nom de temps à autre, histoire de distraire ceux qui s’ennuient. Il démêle les visages de l’islam, le vrai du faux, le doux du grave, le rouge du blanc. Il croit en l’homme et c’est là que nous le rejoignons puisque nous sommes venus jusqu’ici, Jeri-Meri, taudis où 160 000 indiens luttent pour la vie. Nous échangeons nos adresses, quand vous reviendrez en Inde,…

 

Le Père Barthol, qui nous attend pour dîner, prend des nouvelles. Nous partageons cette découverte. Il raconte le combat de l’Etat pour répondre aux besoins des plus démunis, il dit les 30 millions de gens qui s’emploient à nettoyer ces taudis, mais qui ne suffisent jamais. Il dit les maladies qui guettent, sournoises, au milieu des ordures. Qu’est-ce qu’on peut faire…

 

Je ne sais pas, mon père. Je ne sais pas.


12:36 Écrit par Anne | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

27/08/2004

29 juillet

Claustrophobie. L’impression que rien n’avance. Que je ne prends pas le pli, pas la marque, que j’ai manqué le train. Je guéris du mal de chez moi. Mais l’envie de prendre l’air, me sauver des églises, quitter prêtres et prieuses, rencontrer. Pour de vrai.

 

Mais lorsque je rencontre je me cache, j’ai du mal à m’asseoir, le sol est souillé, assez de patauger sous cette pluie qui n’en finit pas de ne pas finir. Le linge et les sandales ne sèchent pas, même les draps sont humides, comme l’air, comme la terre et nos mains.

 

Mes compagnons de voyage disent s’attacher aux lieux, aux visages. Pour ma part, j’aime assez quitter vite, vite, avant de reposer sur mes repères. Briser les liens, l’habitude. Nous ne sommes que des passagers. Je suis infiniment désolée… mais je ne m’attache pas.

 

Et ces sourires, ces sourires, cet accueil ; inépuisable, qui abonde, qui déborde. Comment ne pas se sentir redevable ? Je suis désolée, tellement désolée.

 

Et cette richesse, dans les églises, chez les prêtres, partout où nous restons. Quelle nausée ! Or la vérité aussi détestable qu’elle puisse être est que si je me détournais de ces palais, dans les bidonvilles je n’aurais pas su rester.

 

Suis-je faite pour cet immense théâtre ? Suis-je faite pour cela ?



22:07 Écrit par Anne | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

26/08/2004

28 juillet

Un autre village ce matin. Le même décor, des conditions de vie –ou de survie– similaires au village d’hier. L’étonnement est le même, lui aussi. Il l’est à chaque fois. Nous pataugeons ensuite, avec l’institutrice et quelques enfants, entre les rochers et les marécages pour rejoindre la cascade, à quelque centaine de mètres. L’air est vif, l’eau est claire et dégringole caracole de toute sa force. Un homme y lave son enfant. Ceux qui nous ont suivis se montrent très amusés de nous voir maîtriser chacun de nos gestes. Surtout, surtout, que le pied ne dérape pas… manqué ! La sandale ne servira plus, désormais, qu’à protéger mes pieds du roc, puisqu’à présent, je suis trempée jusqu’aux chevilles, mes compagnons de route n’étant guère épargnés.

 

La pluie entre dans la danse. Nous poursuivons. Les enfants, souples, agiles et craignant peu de se salir, nous ont précédés. Ils se tiennent à présent doits et fiers sur les pierres les plus hautes, avec l’élégance des biches auxquelles la vallée tout entière semble appartenir. Arrêt sur image avant de redescendre jusqu’au rickshaw resté au village.

 

On nous avait menti sur le paradis. Il n’est pas, je crois, au bout de la vie ce long cortège d’errants ; il est là, terriblement là, au détour d’un chemin de poussière, au milieu des rizières et des gosses qui courent à pieds nus.

 

Je le sais, je l’ai lu dans leur regard.



10:41 Écrit par Anne | Lien permanent | Commentaires (1) |  Facebook |

25/08/2004

27 juillet

Oh surprise pour les yeux que ce matin où nous nous sommes enfoncés entre les rizières pour découvrir le quotidien des villageois. Villages, c’est le nom donné à une demi-douzaine de huttes de terre, de bois et de brindilles, chacune partagée par une famille de dix, quinze personnes. Le paysage alentour nous coupe le souffle. Chutes, cascades et rochers donnent du rythme à cette immense étendue entre les vallons, où le vert éblouit, grise, envahit. De nombreux bergers croisent notre route. Leur habit de couleur illumine la verdure, on ne voit qu’eux, même à plusieurs centaines de mètres. Derrière eux, quelques chèvres, des vaches. La voiture s’arrête le long du chemin. On poursuivra à pied. Il faut enjamber quelques ruisseaux qui serpentent entre les herbes, passer de pierre en pierre. 
 

La surprise qui nous attend au-delà des rochers est de taille. Une terre boueuse, un chemin malaisé où quelques enfants jouent nu-pieds. L’un des enfants ne portent aucun vêtement, son petit corps à la peau noire aux yeux de tous. Mais la pudeur n’est pas de mise pour ces enfants qui ne quittent pas le cercle de leur troupe et les huttes poussiéreuses des leurs. Nous sommes emmenés dans un bloc de béton de la taille d’une chambre à coucher. Dépourvue de tout meuble, la pièce ne comporte qu’un tapis ne recouvrant le sol que partiellement. C’est là que se trouvent les autres bambins. Une quinzaine de petites voix récitent les quelques mots en langue marati tracés sur le tableau, posé à même le sol. Ainsi, cette pièce unique qui se dresse au milieu d’un terrain hostile constitue-t-elle leur école, à l’heure où les écoles occidentales –qui portent le nom pompeux d’établissements– réclament-elles des subsides supplémentaires à leurs présents suppléments, eux-mêmes chargés de compléter les compléments complémentaires.

 

Je pensais en être là de ma surprise. C’est qu’une autre me retourne l’âme de part en part alors que la sœur qui nous accompagne nous invite à franchir le seuil de l’une des habitations. Blottis dans un coin entre les sacs et les monceaux de bois, quelques canetons remettent de l’ordre dans leurs plumes. L’entrée d’une pièce ; j’entre mais dans l’obscurité presque complète, je ne distingue qu’un homme assis dans ce qui doit être la  chambre familiale. J’ai besoin d’air ; je me dirige vers la sortie mais la porte est si basse que je m’y heurte et manque de tomber. Quelques pas au dehors. Des cris, je les suis. Le reste du groupe s’est rassemblé autour d’une chèvre qui, dans quelques minutes, va donner vie à son petit. Les cris sont rauques, le ventre se tend se tord se fait mal. Deux femmes l’y aident.

 

Ici, ni vétérinaire ni docteur. La migraine se soigne au fer chauffé à blanc, posé sur les tempes, les amygdales sont ôtées entre deux doigts. Aussi, je devine que l’accouchement pour les femmes est semblable à celui du chevreau, auquel nous sommes en train d’assister. L’une des fillettes porte un enfant plus jeune sur son flanc. Ce bambin n’est ni son frère ni son compagnon de jeu. C’est son enfant. Elle a treize ans.

 

Nous sommes au 21e siècle, mais il m’aura fallu parcourir ce chemin boueux, au milieu de l’herbe et des rizières, entre les huttes et les chèvres pour connaître l’impuissance devant autant de misère, savoir quelle était donc la gifle. Nous ne sauverons pas le monde de ses entorses, nous ne panserons pas ses plaies. Nous ne sommes que dix et depuis l’autre bout du monde, nous aiderons à l’éducation d’une quarantaine de bambins pour leur apprendre à se débattre. A relever la tête face à l’exploitation.

 

C’était pour savoir cela que j’étais venue.

J’étais donc venue pour cela…



00:13 Écrit par Anne | Lien permanent | Commentaires (2) |  Facebook |

23/08/2004

26 juillet

Je n’ai pas écrit durant deux jours. L’emploi du temps, peut-être. L’envie de tout garder, sans doute. Une fois encore.

 

Notre départ du Home Saint Joseph fut encore l’occasion de chansons et de rires. Nous leur avons laissé un dessin, elles nous ont offert un chant d’au revoir. Nous, touchés, entre le rire et les larmes. Elles, sereines, comme des mères qui savent que rien n’appartient à rien ni à personne, et que les gens viennent et s’en retournent pour revenir sans doute, peut-être, au gré du ciel. En montant en voiture je pense encore que ces changements de gîte nous obligent à casser les attaches, rester en éveil, éviter le bain chaud quotidien. Et c’est bien ainsi.

 

Aujourd’hui, c’est Mahad qui nous ouvre ses bras. Perdu entre les nuages et les vallons, ce village est celui pour lequel ce voyage a été organisé. Il s’agit pour nous d’un pari double, tout au moins un pari à double enjeu. C’est que les parents des enfants séjournant au pensionnat qui nous accueille ont reçu peu (ou pas) d’éducation et, exploités dans les usines de la région, ils ont été manipulés par leurs employeurs. ceux-ci, voyant dans l’éducation une solution pour passer entre les mailles de l’exploitation, ont prétendu que les sœurs enseignantes risquaient de garder leurs petits pensionnaires et les détourner de leurs familles. Ceci explique toute la méfiance qui fit obstacle à l’intégration des sœurs dans le village, malgré qu’elles s’y étaient installées il y a trente-trois ans déjà.

 

Nous avons à décider, avec elles, ce que nous allons offrir pour soutien à la communauté, par notre travail en Belgique. Forts de la réussite du projet à Jeri-Meri, nous savons à présent que les calendriers vendus chez nous, soupers organisés et autres conférences ont aidé à la construction de l’école du bidonville (voir 21 juillet) et qu’il ne s’agit pas d’un nuage, d’une illusion. Notre travail porte aujourd’hui ses fruits et nous pousse de l’avant pour semer encore. Lors de notre arrivée au pensionnat, une quinzaine de fillettes en uniforme et garnies de rubans rouges se tenaient à l’entrée, très visiblement prêtes à notre venue. Comme ici chaque accueil se donne comme un cadeau, et puisque chaque cadeau est orné d’une chanson, les voix enfantines nous ont à nouveau réchauffé le cœur tandis que l’une des élèves passait un collier de fleurs autour de nos cous, et qu’une autre dessinait une trace de poudre rouge sur nos fronts.

 

C’est que les fleurs tiennent ici une place d’honneur, accompagnent chaque fête et chaque adieu. On les dépose sur le sol et les plateaux,  on vous en glisse entre les doigts pour vous souhaiter le «wel-come». L’une des enfants porte le prénom le plus doux à mon oreille, Sonali. J’avais quinze ans lorsque je disais que l’enfant que je porterais répondrait à ce si joli prénom. L’enfant n’est plus souhaité, mais le chant du prénom est resté. Nous leur apprenons des jeux, ils s’y prêtent avec grand plaisir et une énergie qui ne s’épuisera qu’avec la tombée du soir.


23:09 Écrit par Anne | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

22/08/2004

22 juillet

Ce matin je me lève bien plus difficilement que de coutume. J’ai la migraine, un peu de fièvre, les articulations paresseuses, je respire mal. Je tente de masquer ma panique. Et si les vaccins n’étaient pas efficaces ? Et si un virus mal connu de nos médecins occidentaux s’était manifesté ? Jean tente de me rassurer. Sans doute un coup de fatigue…

 

Toute cette journée se traîne, et j’apprécie mal à leur juste valeur la visite de la demeure de Gandhi, celle de la Porte de l’Inde. Accompagnés de sœur Veena, nous découvrons, charmés, les couleurs éblouissantes des jardins; c’est à celui qui apercevra le plus d’écureuils, de lézards et de papillons, et à qui parviendra à en ramener le meilleur cliché. Mais elles sont farouches ces bêtes à bon Dieu, elles se sauvent à la plus belle vitesse de leurs petites pattes.

 

Sœur Veena joue à merveille son rôle de guide. Son côté sauvageonne est plaisant. Elle rit sans retenue, elle est libre dans ses paysages intérieurs et cela se lit sur son visage. Dans la voiture, elle entonne un air populaire indien. Sa voix est légère et souple, elle ondule, caracole et taquine habilement  tous les recoins de la gamme. Nous l’écoutons de silence, éblouis. Un trémolo délicat dans la voix, elle a ce que seules ont les Indiennes lorsqu’elles chantent et font briller nos yeux un peu plus fort. Son chant ne me quittera pas jusqu’au coucher. Ca ira…


14:58 Écrit par Anne | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

20/08/2004

21 juillet

 

Fermez les yeux.

 

Imaginez mille cinq cents frimousses entre lesquelles vous déambulez. D’abord deux yeux ont noté votre présence. Puis, immédiatement, deux autres. Puis c’est dix, et puis vingt bambins, ensuite le double et enfin la foule entière qui vous sourit, rivalise de «oh» et de «ah» en applaudissant votre présence, alors qu’ils ne savent pas qui vous êtes ni pourquoi vous vous trouvez parmi eux aujourd’hui. Nous évoluons entre eux pour prendre place à la table des professeurs qui, dans quelques minutes, devront juger de la prestation des groupes d’élèves : la récitation de poèmes des plus grands auteurs.

 

Tandis que vous traversez cet immense cortège de cheveux noirs retenus, chez les filles, par les élégants rubans rouges –marque de prestige tellement attendue par les indiennes de cet âge, des mains se tendent vers vous, vous en serrez quelques-unes, comme on s’éclabousse le visage dans un océan de tendresse. Les sourires s’élargissent encore davantage. Ils lancent des «Hi !», «Hello !». Le cri de ces centaines de petites voix fait trembler vos jambes, vaciller tout le reste. Comment imaginer qu’au pays, vous êtes un parfait inconnu. Les gens de votre ville ne savent rien de vous, vous n’êtes personne. D’ailleurs, vous n’avez pas de nom.

 

L’accueil des Indiens est trop précieux pour être décrit étouffé emprisonné par les mots. L’école est belle, spacieuse. Leur reconnaissance dépasse la reconnaissance. Qui sommes-nous pour recevoir autant ? Les tâches effectuées en Belgique comme en Inde ont porté leurs fruits, et aujourd’hui c’est une nouvelle pièce qu’avec eux nous inaugurons.

 

J’étais venue pour oublier qui j’étais. Aujourd’hui je pense y être un peu parvenue.  Et j’ai même cessé de me colorer les yeux… Et si ce n’est que pour un mois à l’autre bout du monde,… c’est déjà ça.


14:19 Écrit par Anne | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

19/08/2004

Quelques heures plus tard.

En entamant ce journal de bord, j’écrivais : «L’Inde a crié son appel. » J’avais dû mal entendre. Je me le suis crié à sa place ai menti ai triché pour me sentir importante à quelque chose.  Car on n’est pas toujours utile. Il me revient un passage du film La cité de la joie.

Au médecin en colère qui avait réclamé son aide, la jeune indienne salue, d’une humilité infinie, en articulant doucement : «Merci, merci de m’avoir permis de me rendre utile» Etre utile. C’est tout ce que j’attendais au cœur de cette fourmilière où même les chiens affamés ne trouvent pas leur place. Je ne serai peut-être utile qu’à moi-même. De cela aujourd’hui j’en suis convaincue. Une gifle que j’espère et qui anéantira peut-être mon orgueil et mon arrogance.

 

Premier trajet en rickshaw. Ah si vous saviez le vacarme, le vacarme. Les klaxons, infatigables, qui ne servent qu’à avertir de la présence, mais de présences il y en a tant, tellement. Pourtant aucun signe d’énervement perceptible dans cette cacophonie permanente. Si les feux sont visibles, personne n’y prend garde, pas même aux enfants qui frôlent ces tôles mobiles. Ils se retournent, vous regardent. Ils s’aperçoivent que vous êtes blancs, vous sourient, très visiblement surpris.

 

Ici, chaque endroit est un champ de bataille. Les routes, on s’y faufile. Les trains, on s’y bouscule. Le travail, on fait sa place. Encore et encore. Jean confirme : «En Inde, on n’a que le droit qu’on prend

 

Ah le sourire abondant, débordant. C’est que tout abonde par ici, tout exagère dans le don comme dans le manque. Rien n’est laissé au hasard. Tout s’entremêle entre émerveillement et douleur, et dans l’un comme dans l’autre, l’Inde est un pays qui bouscule, qui fait mal. Oui, tout s’entremêle puisque, je crois, j’ai encore tout à (ap)rendre. J’oublierai les noms, j’oublierai les traits. Le reste restera.

 

L’indienne fouille les débris le rickshaw fait du bruit et j’en ris Emilie est malade le vent c’est tout doux le professeur aveugle joue de la flûte j’ai croqué un piment le matelas est trop dur les arbres sont partout un singe dedans le ruban rouge dans les nattes des fillettes elles en sont fières et c’est joli.


19:12 Écrit par Anne | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

20 juillet

Les mots enferment, remodèlent à leur guise les gestes et les images. Pour cette raison, je choisis de taire les événements que j’ai peur de toucher avec des mots. Enfermés à double tour dans cet enclos, il me reste à leur souhaiter que mon coeur aura bonne mémoire.

 

Elle nous reçoit dans le salon. Le raffinement comme l’humilité y sont évidents. Rangés le long des murs, les meubles laissent un large espace au centre de la pièce. Une cithare garnit l’endroit, ainsi qu’un piano dont le bois teint de noir impose sa force à la délicatesse du mobilier. Dans un coin de la pièce Buddha nous observe, l’œil malicieux, entouré de bougies et d’encens. Elle aussi est un ravissement pour nos yeux, jusqu’ici éteints aux couleurs à force de nos villes, à force d’ennui, à force de… Elle porte le sari comme seules les Indiennes savent le porter. Le bindi posé au bas de son front, ses yeux noirs pétillent. Son charme opère, elle le sait.

  

Elle sait mettre le doigt sur nos masques occidentaux, apparences dérisoires. En entrant chez elle vous déposez, aux côtés des sandales, tout ce qui vous encombre pour vous rapprocher de vous-même : futiles coutumes, frilosité du cœur comme du geste. Elle questionne, elle questionne. Elle veut tout savoir. Elle rit, elle s’étonne.

 

Elle répond au prénom d’Angelina. Elle est professeur de yoga. Du moins, c’est ainsi qu’elle se présente à nous. Ah comme nous pensons, rassurés, que ce serait simple lorsqu’elle émet le souhait de ne pas résumer cette rencontre à l’étirement du corps. Mais l’étirement du cœur est bien plus douloureux encore. Son insolence me plaît. Elle déverrouille vos lèvres comme elle déverrouille vos membres. Elle sait qu’elle bouscule. Elle le fait avec un sourire charmeur, complice, comme quelqu’un qui vous chatouille par surprise.

 

Elle comprend mal la distance que nous laissons entre nous comme nous nous asseyons en tailleur autour d’elle. Cette même distance, dit-elle, est longue à parcourir entre les Européens effarouchés même par leur voisin de pallier. «Après  un mois, vous le saluez. Après trois mois, vous lui offrez un café. Il vous faudra un an avant de l’appeler votre ami. Ici, en cinq minutes,…» dit-elle en claquant des doigts. Alors subtilement quelques-uns d’entre nous se rapprochent… Elle a creusé entre les pierres, dessiné l’entaille. Quand l’entaille est faite, je crois que tout le reste est désormais réalisable.

 

Angelina tu es un coup de vent, un courant d’air qui secoue les rideaux et qui réveille. En passant ta main sur nos cheveux c’est notre âme que tu démêles.


09:59 Écrit par Anne | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

18/08/2004

19 juillet, 1h du matin. Moi qui avais appris à fuir l

19 juillet, 1h du matin.

 

Moi qui avais appris à fuir la fascination,  ce soir je dis que si ce n’est pas ici qu’elle trouve sa raison d’être, elle ne l’aura nulle part ailleurs.

 

Bombay. L’humidité. Les voitures d’ici, les rickshaws[1]. Mes impressions se dessinent et viennent bousculer les images qui avaient fait leur place en moi depuis Nathalie, Pascal, Jean et les autres, qui connaissaient l’Inde avant moi et me l’avaient dite, dite et dite encore. A peine sortis de l’aéroport, un enfant me tend la main. Dans la bousculade, je lui souris stupidement avant d’entrer dans le taxi. Puis il y a les routes. Le vacarme ambiant. Je suis d’emblée charmée par les voitures, issues, dirait-on, de la génération qui me précède. Des hommes se frayent un passage. Qu’il fasse donc attention ! Mais ici, personne ne s’étonne.

 

Le long des routes, première nausée : les gens vivent recroquevillés au milieu des débris, sous les ponts, allongés sur le trottoir. Je l’avais lu, je l’avais entendu. Mais je ne le savais pas encore. Pascal me souffle : «Maintenant, je sais pourquoi je me bats.»



[1] Le rickshaw est le véhicule à trois roues que l’on rencontre dans toutes les rues des villes indiennes, au moteur de mobylette, et qui est employé comme taxi.




17:58 Écrit par Anne | Lien permanent | Commentaires (4) |  Facebook |

17/08/2004

18 juillet, dans l’avion reliant Bruxelles-Milan, puis Milan-Bombay.

L’Inde  a crié son appel.

Par-dessus les toits de leurs abris de tôle, par-dessus les villes et leurs palais. Et par-dessus la raison, nous voici vers elle. Elle a crié son appel de sa voix rauque, usée, digne pourtant.

 

Laissées en arrière les choses inutiles, un peu trop sages ou pas assez, fantaisistes ou ordinaires, gestes en vogue, petits drames, petites drogues quotidiennes. J’ai interdit l’entrée au téléphone portable, au walkman et même aux photos de vous. Ce journal, entamé en Belgique, me ramènera à mes repères, seul témoin de moi-même.

 

Ils m’avaient dit «Tu es folle tu es naïve» et je ne les ai pas crus. Je suis partie quand-même.

 

Pravin est resté en Belgique. Sa bénédiction, avant notre départ, fut rassurante, seul apaisement à l’heure de s’arracher à la vie d’avant. Le rire qui précède les départs, aux heures d’aéroport, est toujours une voie d’échappatoire, sage diversion qui fait claquer les mains sur les épaules, détourner les craintes.

 

L’Inde demande, en son appel, un déchirement. Une rupture. Un arrachement. L’avion qui nous coupe d’avant trace sa route ; nous aussi. On dit qu’on en revient différent. Et si ce n’était pas assez fort ? Et si nous Occidentaux étions irréparables ? Et si le choc ne me semblait pas assez violent ? Quelle serait alors ma conscience au retour ? Jean, Pascal et Nathalie étaient du premier voyage et nous ont dit et dit encore ce bouleversement. Mais ils disent aussi qu’il faut le vivre pour y croire.

 

Et si je n’étais pas cela ? Si j’étais irrécupérable, bien trop «baignée» dans mon confort ? C’est, au fond, cela que je veux savoir. Je ne veux pas m’attendre à «sauver le monde», ni me sentir indispensable. Je suis venue pour me casser la figure et j’ai peur de rater ma blessure. J’espère avoir chaud, trop chaud et puis trop froid. J’espère mal dormir, avoir faim, avec le mal de chez moi. J’espère des matins fatigués, harrassés, manqués. Ne pas en revenir.

Ne pas en revenir.


12:42 Écrit par Anne | Lien permanent | Commentaires (3) |  Facebook |

Mumbai sei «Namaste» !Bonjour de Bombay! >>

Mumbai sei «Namaste» !

Bonjour de Bombay!

 

>>> jerimeri, naissance et évolution de l’association

Enfant, Pravin est découvert dans la rue avec sa soeur par un assistant social, qui les emmène dans un orphelinat en Inde, à Jerimeri, un bidonville proche de Bombay, et est adopté à 4 ans avec sa soeur par un couple belge. Adulte, il devient prêtre et retourne en Inde, pour le mariage d'un ami; il revient désemparé, très touché par la pauvreté qu'il a vue là-bas, et décide d'agir. Aussi réunit-il quelques jeunes désireux d'apporter quelque chose à l'Inde. Ils souhaitent partir là-bas,  apporter leur aide au bidonville. Aussi baptisent-ils d'abord le groupe «Young For Life»,  et mettent en place plusieurs activités afin de pouvoir organiser le voyage et, en Inde, aider le bidonville, sans trop savoir où tout cela les mènera... Ils organisent un souper, créent et vendent des cartes postales, demandent des dons.

 

A Jerimeri, durant un mois de l'été 2001, Young for life apporte son aide à la paroisse, et s'emploie à construire avec elle une école, visitent le bidonville, organisent quelques activités avec les enfants. Ils reviennent avec une constatation qui les encouragera durant toute la «vie» du groupe: même au coeur du dépouillement le plus total, où tous les membres d'une famille dorment entassés entre 4 morceaux de tôle trouées et rouillées, sans être vraiment certains de pouvoir manger le lendemain,  les gens affichent un sourire, montrent une joie de vivre, un accueil et un partage incroyable avec, surtout, une très grande confiance en la vie. Au retour de leur «périple», les membres de Young for life comprennent que si en partant en Inde  ils souhaitaient «changer le monde»,  c'est pourtant eux et eux seuls qui ont changé... 

 

C'est le début d'un nouveau parcours: faire découvrir à la Belgique ce qu'ils ont vu là-bas, poursuivre l'aide apportée à l'Inde et,  dans un coin du coeur, (sans tomber dans l'idéalisme)  le rêve de faire évoluer les mentalités: en Occident, les gens «baignent» dans le matériel. Chaque besoin en appelle un autre, et plus on se couvre de biens, plus on s'enferme, plus on se ferme. Dans les pays où les gens vivent bien en deçà du seuil de pauvreté, ils sont néanmoins très charitables, n'hésitent pas à offrir leur seul repas pour un étranger, et gardent une confiance inébranlable en la vie. L'Inde, c'est une joie de vivre, un accueil, une authenticité qui ne triche pas.

 

Peu à peu, le groupe se fait connaître dans sa région grâce à ses nombreux témoignages. Il change de nom et prend celui du bidonville au coeur duquel l'aventure a commencé: Jerimeri. L'esquisse d'un  premier logo apparaît alors sur les calendriers réalisés et vendus par le groupe, avec un slogan: «derrière la pauvreté, un sourire

 

>>> le projet actuel

L'éducation est un réel tremplin pour se sortir de la pauvreté (le prix d'un an d'études pour un enfant en Inde est équivalente à 4000 francs belges); mais la valeur de l'argent est différente, si bien qu'un franc pour nous en représente dix pour eux.

 

Les contacts s'étant avérés extrêmement difficiles à établir avec l'Inde, c'est aujourd'hui avec l'aide de la Communauté des Filles de la Croix, dont le siège se situe à Liège, que nous ferons parvenir des fonds afin de permettre aux pensionnaires d'un internat à Mahad (village à 300 km de Bombay environ) d’assurer leurs études. Celles-ci sont un réel tremplin pour sortir de la pauvreté, mais également pour retrouver une dignité que la plupart avait perdue entre pauvreté et exploitation.

 

>>> ce site

Mon journal de bord d’un mois passé en Inde (du 18 juillet au 13 août 2004) entre bidonvilles et villages accrochés aux collines avec l’association Jerimeri, afin d’évaluer les changements apportés par le premier projet, et démarrer le nouveau, à Mahad.

 

Un jour, un texte: ce site, à lire de bas en haut, présentera chaque jour un nouveau texte écrit en Inde; ainsi vous pourrez suivre, au jour le jour, l’évolution du voyage. N’hésitez pas à me laisser une trace de votre passage en cliquant sur le bouton «commentaires» en bas de chaque texte.

 

Je suis toujours là pour d’autres textes plus personnels, sur http://ptitanne.skynetblogs.be

 

A bientôt !

12:22 Écrit par Anne | Lien permanent | Commentaires (4) |  Facebook |